Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux
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Lors de la passation de pouvoirs, en direct du Palais de l’Elysée, on voyait mercredi dernier Nicolas Sarkozy, Cécilia Sarkozy, le fils né de leur union ainsi que les deux fils nés du premier mariage de Monsieur et les deux filles nées du premier mariage de Madame. Rien que de très naturel à première vue, rien qui me choque en soi. Toutefois n’est-il pas amusant ce petit tableau du catholique anti-soixante-huitard divorcé (alors qu’il était marié à l’église et donc devant Notre Père, et avec deux enfants qui plus est) et remarié avec une femme elle-même divorcée (et mère de deux filles, la démone !) paradant au milieu de sa famille recomposée ? Il crache un peu dans la soupe le monsieur parce que, sans les affreux événements de Mai et la libération des mœurs qui s’en est suivie au cours des années soixante-dix, jamais un homme dans une telle situation matrimoniale, aussi habile politicien fût-il, ne serait parvenu à se faire élire par la majorité du peuple de ce « vieux pays » (pour reprendre l’expression sarkozyste) qu’est la France.
Nous sommes en présence d’un joli paradoxe, celui du conservateur qui ne peut gagner que grâce à la libéralisation des mœurs qu’il dénonce, celui du discours conservateur dont la victoire dans les urnes se fonde finalement sur le fait que la société est, elle, acquise à des mœurs libérales, posant le primat de l’épanouissement individuel sur la conformation aux normes sociales.
Résistons à la Bête sarkozyste qui monte qui monte ! Moi la bête qui monte qu monte ça me faisait rigoler quand j’étais petit, ça faisait guili-guili et c’était bien agréable. Et ça me fait toujours rigoler, différemment. Mais quel est donc le motif de mon rire incongru voire collaborationniste ?
Je rigole, non de Sarkozy parce qu’il est président de la République et qu’il est très mal de rigoler du président, non je rigole des résistants à la Bête immonde. Parce que Sarko est un facho, on peut même dire un nazi, aucune importance : quand on est de gauche, en France, en 2007, ce qui compte c’est de brailler le plus fort possible et pas d’argumenter, encore moins de réfléchir aux solutions à apporter aux problèmes du pays, à plus forte raison aux moyens de mettre en œuvre les politiques les plus utiles à cette fin. Ainsi donc, vu que nous sommes présentement de gauche, nous vitupérerons véhémentement le facho et le nazi, en plus libéral et américain : la preuve qu’il est, le Sarkozy, un facho et un nazi ! Et nous vociférerons « Résistance » ou plutôt « Resistencia » parce que ça fait républicain espagnol.
Et nous n’omettrons pas de nous offusquer très fort de l’obligation imposée par la Bête qui monte qui monte aux lycéens de France de lire à chaque rentrée la lettre écrite par Guy Mocquet à ses parents avant son exécution pour fait de résistance à l’occupation allemande et à la collaboration vychiste. Nous nous offusquerons parce que c’est très mal de récupérer l’héritage d’un résistant communiste quand on est un méchant fasciste : il nous appartient à nous autres de la gauche, de la vraie gauche, la gauche de gauche qui veut récupérer les richesses volées par les capitalistes pour que tout le monde soit heureux avec tout plein de sous tout en engageant la France sur le chemin de la décroissance économique (ceux qui disent « incohérence démagogique » ne sont que des fascistes sarkozystes pétainistes pas beaux) ; il nous appartient, à nous autres de la vraie gauche l’héritage de la Résistance nationale au fascisme –en fait pas « nationale » parce que « nationale » est un mot pas beau fasciste sarkozyste pétainiste. On ne les lâchera pas à l’ennemi nos Résistants.
D’autant qu’il ne faudrait pas que des vilaines personnes mal intentionnées en viennent à rappeler le pacifisme obstiné de la gauche communiste (staliniste comme trotskiste) tout au long de la très résistible ascension du Führer. La Paix ! La Paix ! La Paix ! Voilà bien la seule politique que les communistes défendirent à chaque étape de la montée en puissance du régime nazi. Les nazis interdisent le Pari communiste et internent à tour de bras communistes et sociaux-démocrates : la Paix ! Ils augmentent massivement le budget militaire : la Paix ! Ils votent des lois anti-juives et organisent un pogrom contre les Juifs : la Paix ! Ils mettent sur pied une politique eugénique de liquidation des handicapés mentaux : la Paix ! Ils remilitarisent la Rhénanie où toute présence de l’armée allemande avait été proscrite par le Traité de Versailles à l’issue de la Première Guerre mondiale : la Paix ! Ils annexent la République d’Autriche au Troisième Reich : la Paix ! Ils démembrent la Tchécoslovaquie et annexent un quart de son territoire : la Paix ! Ils signent avec l’URSS un pacte de non-agression et de partage de l’Europe : la Paix ! Ils envahissent la Pologne et massacrent par dizaines de milliers Polonais et Juifs : la Paix ! La France leur déclare la guerre mais s’enfonce dans une « drôle de guerre » : la Paix ! Les nazis envahissent la France : la Paix ! L’armée française s’effondre devant la blitzkrieg, la nation s’abolit : la Paix ! La Paix ! la Paix ! la Paix ! N’empêche : les résistants nous appartiennent à nous la gauche de gauche, qui n’est bien sûr plus communiste.
Certes il fut quelques résistants pas communistes mais ça n’a pas d’importance. La réalité historique, comme la réalité sociale, nous autres qui disposons de la vraie vérité anti-libérale anti-fasciste anti-nationaliste anti- anti- anti-, nous autres on s’en fout. On s’en fout parce que « la France éternelle » c’est un truc de facho : et voilà. Les résistants de « la France éternelle » étaient aussi nombreux que les communistes : on s’en tape, c’étaient des fachos. Les communistes en question étaient stalinistes et pas trotskistes : c’est vrai et c’est pour ça que les de « la France éternelle » n’étaient pas des résistants, qu’ils n’ont jamais existé. C’est Nous les Résistants ! Nous la vraie gauche, la seule gauche ; nous qui ne sommes plus trotskistes, nous qui sommes les boy scouts de l’extrême gauche. Nous qui vociférons, gesticulons, excommunions sans cesse pour mieux dissimuler l’hydre sanglante que nous adorons, adorions, adorerons quoi qu’il arrive, arriva, arrivera. (Nous qui sommes les héritiers de ceux qui ont refusé de s’engager dans la résistance nationale à l’occupation allemande et à la collaboration vychiste.)
« Le fascisme ne passera pas », tout simplement parce que Sarkozy n’est pas un fasciste mais un démocrate partisan d’une libéralisation de l’économie et d’une politique conservatrice en matière de mœurs. Résistons !
Résistons à la démagogie des anti-libéraux et des communistes, lesquels sont bien plus dangereux pour les libertés publiques qu’une présidence Sarkozy qui sera, au pire, un mauvais moment à passer mais un moment démocratique dont nous pourrons annihiler un jour, que je souhaite le plus proche possible, les effets nocifs.
Parmi les projets de réforme les plus controversés de Nicolas Sarkozy figure l’instauration de « peines plancher » pour les criminels multirécidivistes. Or il semblerait, d’après Le Monde, qu’une telle proposition soit inconstitutionnelle, en conséquence de quoi le Conseil constitutionnel risquerait de l’invalider. Mais rien n’effraie ni n’arrête l’individu : si la proposition est déclarée non conforme à la constitution de la Cinquième République M. Sarkozy convoquera le parlement en congrès à Versailles afin que celui-ci ait la bonté extrême de bien vouloir changer la constitution, de sorte que les peines plancher d’inconstitutionnelles deviennent constitutionnelles.
En fait le futur nouveau président de la République n’est pas le premier à agir ainsi, tous les gouvernements réforment la constitution selon leur bon vouloir. Or, paraît-il, la Constitution a pour objet d'instituer les règles de droit fondamentales concernant la nature de l'Etat, le régime politique, la désignation des gouvernants et la définition de leurs compétences, les libertés et les droits garantis aux individus et aux groupes sociaux : c’est du moins ce qu’on peut lire sur le site du Conseil constitutionnel sous la plume de Georges Vedel, en guise de définition.
Peut-on, en conséquence, considérer comme républicain un régime dont la définition des principes dépend de fait de la volonté d’un seul homme, celui qui mène la majorité ? En effet, et c’est toujours le cas, la procédure de révision par la réunion des deux chambres n’est qu’une comédie dont chacun connaît à l’avance l’issue : un « oui » franc et massif du Parlement. En gros la constitution française n’est qu’un bout de papier sans valeur et si la France est une république c’est d’une république bananière qu’il s’agit !
La république, censément, représente un régime où la souveraineté réside dans le peuple mais si le texte qui définit les fondements de la République française peut être révisé sans consultation du peuple français c’est bien que cette souveraineté ne signifie strictement rien. Si encore ces révisions étaient peu fréquentes, comme c’est le cas aux Etats-Unis où la Constitution a été amendée 27 fois depuis 1787, mais en France il ne se passe pour ainsi dire pas une année sans convocation du Congrès afin d’enregistrer la dernière oukase constitutionnelle du président de la République.
En Suisse les réformes constitutionnelles sont assez courantes, toutefois ces réformes sont avalisées ou invalidées directement par le peuple et non par une bande de notables sans personnalité dont la seule fonction est de donner corps à la fiction républicaine. Seul le peuple suisse peut réformer un article de la Constitution fédérale et même un simple alinéa ; idem au niveau de chaque canton dont la moindre réforme de la Constitution implique la tenue d’un référendum. La Confédération helvétique ne serait-elle pas davantage républicaine que la République française ?
Si le texte qui est censé tenir lieu de loi fondamentale n’est qu’un tas de feuilles de papier sans utilité, on est en droit de mettre en cause la légitimité des institutions puisque ces dernières ne peuvent plus être considérées comme nationales de même que, plus globalement, il est aisé de ravaler l’Etat au rang de propriété privée du chef de l’Etat. Si l’Etat n’est qu’une propriété privée et non l’émanation de la volonté de la nation afin d’assurer la défense et la promotion de l’intérêt général sous toutes ses formes, alors l’impôt relève du racket, la loi de l’arbitraire, les institutions de la tyrannie. Et contre la tyrannie chacun sait ce qu’il faut faire !
Mais personne ne fera rien, mis à part les anarcho-bourrins de la CNT ou les bolcheviks de pacotille de l’extrême gauche (lesquels sont sans doute ravis de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République), et nous continuerons cette comédie de la démocratie française jusqu’au jour où il sera trop tard. Mithridatisation, dirait Philippe Séguin, pour signifier le processus lent par lequel le corps politique s’accoutume par glissements successifs à la dépossession de sa souveraineté sur l’Etat et le gouvernement.