Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux
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Les tyrans et les rois, maîtres de toutes les bonnes choses de la vie, dont ils ont l’expérience, mettent leurs plaisirs à la première place, car le plaisir rend la nature humaine plus noble. En tout, toutes les personnes qui s’adonnent au plaisir et choisissent une vie de luxe sont nobles et généreux : ainsi les Perses et les Mèdes. Car, plus qu’aucun autre peuple dans le monde, ils s’adonnent au plaisir et au luxe, et tout en même temps pourtant ils sont les plus nobles et les plus courageux des Barbares. En fait, jouir du plaisir et du luxe est la marque des hommes libres : cela délie et élève l’esprit. Au contraire vivre une vie de travail est la marque des esclaves et des hommes de basse naissance.
Héraclite du Pont, Du Plaisir
Le travail est le propre des âmes basses ; le plaisir celui des âmes nobles. Si j’en crois le discours de ces adeptes du sacrifice que sont les patrons français, lesquels s’enorgueillissent de travailler abondamment, de travailler tout le temps, de travailler sans fin, il semblerait que notre époque est effectuée une véritable transvaluation du travail et du plaisir : l’âme noble travaillant beaucoup, déclarant publiquement qu’elle travaille et travaille sans jamais de repos ; l’âme vile se vautrant dans la paresse subventionnée par la collectivité, sans vergogne préfère le plaisir nonchalant. Je me demande bien quel peut être l’intérêt, pour les patrons français, de se tuer au travail si la seule fin de leur quête épuisante est de pouvoir travailler toujours plus. Chercher la puissance pour vivre oisif une existence voluptueuse, tels ces tyrans et ces rois antiques, ça se comprend, ça serait même louable si ce hardi nonchaloir ne reposait pas sur la réduction en esclavage ou quasi de populations entières. Mais nos patrons modernes, malgré qu’ils esclavagent (du verbe esclavager, qui existe et devrait être réhabilité parce qu’il est plus gracieux que le verbe usité quelquefois de « esclavagiser ») autant, n’en profitent même pas pour ne rien glander ; ils vivent de la sueur d’autrui comme les susnommés mais plutôt que d’en jouir et se construire une existence toute d’agréments ils préfèrent se servir de leurs presque esclaves afin de se trouver de nouvelles raisons de travailler encore et toujours. Sont-ils bêtes ?
Assurément ce sont gens plus sympathiques que les empaleurs, broyeurs de tête et reproducteurs effrénés de la Perse ou de la Médie, plus sympathiques du point de vue de l’esclave qui n’en est plus tout à fait un, lequel ne vit plus dans la terreur, lequel est libre. Libre en effet je suis et fier de travailler 25 heures par semaine payées 35 c’est-à-dire 39 c’est-à-dire 40 c’est-à-dire 48 c’est-à-dire 60. Je ne travaille pas beaucoup et j’affirme que tout le monde devrait en faire autant. Ainsi les hordes populacières seraient-elles moins fatiguées, moins stressées, moins abruties. C’est fou tout ce qu’on peut faire quand on ne fait rien : il suffit de demander aux retraités qui n’ont jamais une seconde de libre, toujours en vadrouille. En fait, moi je ne fais rien. Je lis des livres et des journaux et des blogs, et souvent je n’y comprends rien. Je me ballade en ville la nuit où je croise des chats sauvages plus souvent que des hommes –d’ailleurs c’est aussi bien car croiser un type dans la rue à une heure du matin est affreusement gênant, tout juste si on ne se sent pas obligé de lui dire bonjour comme à un voisin ; et je ne parle même pas des mauvaises personnes qui marchent à plusieurs, chose rarissime à plus forte raison dans une ville, chef-lieu d’arrondissement, de 16 413 habitants (20 007 dans la communauté de communes), rarissime mais pas impossible. « Je me ballade » est sans doute excessif vu que dans une ville comme Argentan, de jour comme de nuit, il est assez peu de choses à voir : il n’y a que les noms de rue qui présentent quelque intérêt, en se forçant. Autrement, j’ai beau réfléchir, je ne vois rien à dire quant à mes activités et mes loisirs bien que je jouisse d’un temps libre considérable.
En fait le temps libre importe peu, ce qui rend la vie douce c’est de ne rien faire, absolument rien. Comme un tyran ou un roi, sans les esclaves, sans les pals, sans les passages de tête au broyeur, sans la dissémination génétique. Sans harem, mais ça doit être fatigant : mieux vaut compter sur soi pour assurer la satisfaction de la bête, de toute façon ça revient au même, l’épuisement et la frustration en moins. Si tout le monde faisait comme moi, les gens s’ennuieraient moins car seuls les actifs s’ennuient, les natures contemplatives, indolentes et veules, accoutumées à ne faire rien, à n’occuper en rien le temps qui ne leur est pas de l’argent, observent et entendent, attendent et nuisent assez peu, finalement, à l’environnement vu que pour consommer il faut faire les magasins et que faire les magasins c’est encore en faire beaucoup trop. Si les hommes travaillaient moins ils tromperaient davantage leurs femmes, surtout virtuellement ; et leurs femmes qui travailleraient toujours plus car il est juste que les femmes travaillent plus que les hommes, pour des raisons tellement nombreuses qu’il serait vain de les énumérer ici, travailleraient moins quand même par rapport à ce qu’elles travaillent aujourd’hui et vivraient davantage. Si les hommes et les femmes travaillaient moins ils vivraient plus, s’ils vivaient plus ils goûteraient la lenteur, l’existence lente languide qui fait la mort réelle, qui l’inclut dans l’existence.
D’après moi qui n’aie aucune qualification à émettre pareille idée, les hommes ont peur de la mort parce qu’ils s’agitent en tout sens sans savoir pourquoi, parce qu’ils dissipent leur âge, que toujours ils souhaitent d’être ailleurs. Quand on ne fait rien et qu’on n’a rien, hors ce qui rend la vie confortable, ça n’est guère réjouissant mais il faut bien regarder le peu de choses que l’on perçoit en face. Surtout, la veulerie, à force de faire sa proie se retirer du monde, de la lutte, le déprend de cette névrose contemporaine qui donne aux hommes de bonne volonté le sentiment que par l’action tout est possible, que tout est à portée de main, le monde et la vie apparaissant alors à ces grands malades de la normalité moderne comme un champ infini de possibilités. Pour l’homme de bonne volonté, qui se complaît dans son inexorable individualité, la perspective de la mort résonne comme un échec : ça le déprime et le rend tout triste de se sentir incapable de rien faire et il en vient à trouver que la vie est absurde, ce qui le déprime encore plus. Or la déprime coûte des sous à la Sécurité sociale. Si l’homme de bonne volonté par son agitation anxiogène creuse le déficit des assurances sociales, la veulerie ne devrait-elle pas être portée aux nues ? Ne devrait-on pas vouer aux gémonies les zélateurs du travail et de l’action ? Pour n’être ni déçu ni angoissé je suggère de travailler le moins possible, surtout de mettre son temps libre à profit pour éloigner tout labeur, du genre faire le ménage, activité à peu près inutile dans la plupart des pièces de la maison, voire nocives pour les enfants en bas âge dont le petit organisme, à cause d’une asepsie d’émanation généralement maternelle, ne s’accoutumant pas à bouter les microbes hors de ses cellules finit par contracter toutes sortes d’allergies désagréables : à bas les aspirateurs qui nous oppriment et vive le balai qui, de par sa moindre efficacité, refroidit les exaltations ménagères !
Et puis quand on ne fait rien, on cherche, calme, l’agrément et le plaisir. Une vie d’agrément et de plaisir restreint la propension contemporaine à l’angoisse, laquelle est induite par l’action et l’appropriation ainsi que je l’évoquais admirablement plus haut. Or, moins angoissé, l’homme est aussi moins agressif, moins paranoïaque : il est moins tenté de construire contre toute raison des projets professionnels, ou familiaux, ou dieu saurait quoi encore s’il existait, afin de fuir cet état d’angoisse qui l’étreint ; il est moins tenté de devenir maître de son existence et donc moins malheureux quand vient le temps inéluctable où ses projets achoppent sur la réalité peu amène qui nous environne. Tout projet est voué à l’échec parce qu’on ne maîtrise jamais toutes choses qui sont censées y concourir, parce que, s’il réussit, l’homme de bonne volonté à succès se retrouve à son point de départ, quand il projetait pour s’étourdir et se donner l’illusion anxiolytique d’être maître du temps, des choses, de sa vie. Rencontrer le succès c’est s’abolir soi-même, c’est abolir le remède factice qui atténue l’angoisse née de la fuite dans l’action : c’est tremper ses lèvres dans le poison de sa propre inanité. Alors qu’à goûter agrément et plaisir tranquilles l’homme veule approfondit l’instant, vit la fugacité de chaque instant : ainsi vivant il existe sans angoisse et n’a aucune raison de récriminer contre ses congénères ; ainsi vivant il crée son existence à chaque instant dans lequel il se vautre, à chaque pas qu’il marche il sourit du destin qu’il éploie imperturbable.
L’homme est un animal qui marche vers la mort : agir c’est repousser toujours l’instant et s’absolutiser dans ce néant popularisé sous le nom absurde d’avenir, l’action est en fait une eau stagnante, c’est le reniement de la fin de l’animal qui marche : la mort qui seule donne un sens à la vie. Et vivre ce jour d’hui c’est dérouler le temps en soi plutôt que de le nier, marcher vers la mort quiet. C’est le contraire de la barbarie nihiliste de la société libérale que nous nous exténuons à perpétuer, du monde des agents et des propriétaires.
A cause des sangs très disparates qu’elle a reçue, et dont elle a composé, en quelques siècles, une personnalité européenne si nette et si complète, productrice d’une culture et d’un esprit caractéristiques, la nation française fait songer à un arbre greffé plusieurs fois, de qui la qualité et la saveur de ses fruits résultent d’une heureuse alliance de sucs et de sèves très divers concourant à une même et invisible existence.
Paul Valéry dans Regards sur le monde actuel, 1931.
La métaphore arborée est assez intéressante, je trouve, puisque elle reprend en la vidant de sens l’idée selon laquelle des racines puissantes seraient nécessaires et primordiales pour que la France puisse vivre, idée qui est à la base d’une conception ethnique de la nation, laquelle est incompatible avec la réalité sociale de notre pays, aujourd’hui comme hier. Ainsi il n’est plus besoin d’aller puiser dans des particularismes réels ou controuvés pour exister en tant que nation parmi les autres nations car c’est dans l’universalisme de ses valeurs et le cosmopolitisme de ses hommes que la France construit son identité nationale.
La propriété littéraire qui n’a pas de bornes est injuste, puisque les idées appartiennent à tous, et contraire au progrès des Lumières, puisqu’elle justifie le monopole d’un seul sur un savoir qui doit être un bien commun. Elle ne saurait donc être absolue mais au contraire limitée par l’intérêt public.
Condorcet
Plagier les œuvres d’autrui est illicite, à cause de ou grâce à la notion de propriété intellectuelle, laquelle vaut pour les productions artistiques ou littéraires, philosophiques ou scientifiques comme pour les brevets déposés par les entreprises ou les marques déposées. La loi enjoint à chacun de faire œuvre originale, de ne pas radoter ; la loi impose le devoir d’individualité, et pourquoi pas ? Au point de vue économique cette interdiction de la contrefaçon constitue un moyen d’inciter à la création, l’innovation et l’investissement ; cela permet sans doute d’accroître la richesse, de susciter une dynamique créatrice pour l’économie dont la société tire profit.
Toutefois, dans le domaine intellectuel, pourquoi faudrait-il interdire le plagiat ou la copie ? Certes, on peut juger le philosophe qui se contente de réécrire à peu près la même chose qu’un quelconque prédécesseur comme assez peu digne, voire comme un voleur mais, pour autant que je sache, c’est le voleur que la société flétrit pas le volé. Il est évidemment très mal de voler les idées d’autrui ; et, de la même manière que la société sanctionne le voleur de mobylettes, elle doi sanctionner le voleur d'idées ou de créations originales.
Cela dit quand l'écrivain, ou le philosophe ou le musicien, rend public ses idées ou ses écrits, il accepte tacitement que ses lecteurs se les approprient et en fassent l’usage que bon leur semble. Après tout, si les livres sont commercialisés il n’y a aucune raison pour que l’auteur qui les a vendus continue à s’en approprier le contenu, qui constitue l’objet véritable de la vente. En outre le romancier vend sa création comme le philosophe vend sa pensée, ce à quoi rien ni personne ne le contraint. Ainsi le romancier et son acolyte philosophe jaloux de leurs productions intellectuels peuvent opter pour la rétention et la jouissance égoïste, pour une forme de constipation intellectuelle s’ils sont hostiles à ce qu’on les dépossède de leurs précieuses créations.
La notion de propriété intellectuelle appliquée à la création est tout simplement abusive dès lors que son auteur la diffuse dans la société par le biais du commerce, premièrement parce que l’acte de vente implique que l’auteur renonce à la propriété du produit qu’il vend et deuxièmement parce qu’il dispose de la liberté de ne pas vendre le produit de sa création s'il refuse d'en céder l'entière propriété.
Sur le plagiat, on peut consulter ce site d’où j’ai tiré ma citation liminaire : leplagiat.net.