Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux
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Il peut être agréable au plan narcissique de refaire le monde et de dénoncer bruyamment l’abomination de tel ou tel gouvernement mais il n’est reste pas moins que le gouvernement en place représente toujours le régime légal. Comme on peut le constater en Somalie, en Haïti, en Irak ou en Afghanistan la destruction du régime légal par une intervention extérieure n’a nullement contribué à l’instauration de régimes démocratiques. En Somalie l’intervention de l’Ethiopie et des troupes du gouvernement fédéral de transition (proclamé originellement…au Kenya) a certes chassé dans un premier temps les troupes et le gouvernement des Tribunaux islamiques mais c’était pour mieux briser le peu d’ordre qu’avait ramené le gouvernement des tribunaux dans un pays ravagé par des années de guerres féodales entre seigneurs de la guerre. En fin de compte, à quoi va aboutir cette intervention si ce n’est à replonger la Somalie dans le chaos et les Somaliens dans la sujétion à une multitude de tyranneaux ? N’aurait-il pas mieux valu laisser les Tribunaux, aussi détestables soient-ils, imposer leur ordre réactionnaire et autoritaire dans la capitale et les provinces du pays afin de reconstruire un Etat solide ? Je crois qu’il vaut mieux pour les Somaliens et les Somaliennes jouir des droits que leur confère le Coran au sein d’un émirat islamique qui restaurerait un semblant de justice et d’éducation que d’être condamné à l’arbitraire et à la prédation de milices féodales qui ne respectent rien que la force armée et la loi du plus fort ; la charia comme code civil, commercial et pénal, de même que la madrasa comme système éducatif relèvent assurément d'un ordre réactionnaire et aliénant pour qui est citoyen d’un Etat européen démocratique et prospère mais constituent un retour à la civilisation pour qui est proie de seigneurs de la guerre sans foi ni loi ou de simples miliciens abrutis par la drogue. En argument à la destitution des Tribunaux islamiques on peut évoquer, cependant, la lutte contre le terrorisme mené par les Etats-Unis d’Amérique et leurs alliés, lesquels soupçonnaient les musulmans fanatiques (ou en voie de le devenir) qui avaient pris le pouvoir à Mogadiscio d’accointance avec Al Qaïda ; toutefois n’est-il pas préférable de traiter avec un Etat installé, malgré tout contraint de satisfaire un minimum sa population, ne serait-ce que pour s’assurer une assise sociale suffisamment forte pour lui permettre de se maintenir en place, ce qui l'oblige à coopérer un tant soit peu avec la puissance dominante ou la fameuse communauté internationale si l'une ou/et l'autre de ces dernières se décide à lui mettre la pression ?
En Haïti comme en Afghanistan, en quoi l’intervention étrangère a-t-elle amélioré le sort de la population ?
En Irak enfin, si l’on ne peut regretter le règne sanglant de Saddam Hussein et sans être dupe d’une insurrection qui n’a rien de patriotique (3 000 soldats états-uniens occis par ce que certains osent nommer « résistance irakienne » et des dizaines d’Irakiens massacrés quotidiennement par telle ou telle milice ou bande criminelle : les premières victimes de ces organisations sont les Irakiens qui meurent sous les bombes et les balles des « résistants » ou fuient massivement leurs exactions, pas l’armée américaine), que constate-t-on ? Tout simplement l’effondrement total de l’Etat irakien dont l’autorité ne dépasse pas la Zone verte, vaste forteresse où sont réfugiées les représentations étrangères et les institutions nationales ectoplasmiques d’un Irak exsangue après 25 ans de tyrannie implacable et sanguinaire, 12 ans d’embargo international et 4 ans d’occupation américaine. Si la seule conséquence de la calamiteuse intervention américaine était la disparition et la dislocation de fait de la Nation irakienne mais l’effondrement de l’Etat « mésopotamien » déstabilise encore plus une région où les tensions me semblent déjà suffisamment grandes pour ne pas les accroître davantage. D’une part il est bien évident que l’émigration de millions d’Irakiens en Syrie ou en Jordanie où la situation économique et sociale est déjà difficile risque fort, en attisant la crise sociale et les tensions communautaires internes à ces pays, de contribuer au renforcement des tendances les plus régressives de ces sociétés, au moins en Syrie : d’abord l’autoritarisme de régimes contestés et souffrant d’un déficit de légitimité et ensuite l’influence des mouvements islamistes qui se nourrissent de l’absence de perspectives qu’offrent des sociétés cadenassées aux individus. D’autre part en abolissant la puissance irakienne on débarrasse certes les monarchies du Golfe d’un danger mais on libère du même coup la puissance iranienne qui pose de bien plus graves problèmes aux pétromonarchies : au plan stratégique l’Iran est déjà un plus gros morceau que l’Irak (70 millions d’habitants contre 25, un PIB de 570 milliards de dollars contre une économie anéantie, une armée équipée et moderne contre des troupes étiques, etc.) mais surtout l’Iran contrôle le détroit d’Ormuz qui fait communiquer le Golfe persique avec l’Océan indien, c’est-à-dire que l’Iran dispose du pouvoir de fermer éventuellement le robinet à pétrole (pour les pays importateurs, entre autres l’Union européenne) et le robinet à dollar pour les exportateurs (les richissimes émirats). Certes on imagine mal la République islamique se lancer dans une opération qui sonnerait comme une déclaration de guerre, ce d’autant plus que Téhéran lui-même a besoin d’exporter son pétrole pour gagner de quoi acheter la paix sociale mais aussi d’importer des produits pétroliers raffinés car le pays ne dispose pas des capacités industrielles nécessaires pour produire la totalité du carburant qu’il consomme. Pour hautement improbable et totalement irrationnelle soit une éventualité pareille elle n’en demeure pas moins de l’ordre du possible, les monarchies du Golfe comme les pays importateurs de pétrole ne peuvent donc écarter absolument ce risque. Or, la destruction de l’Etat irakien donne ce pouvoir à l’Iran puisque seul l’Irak était en état d’entrer en guerre contre le régime des mollahs.
Un autre facteur de déstabilisation réside dans la Région autonome kurde qui a été instaurée dans le nord et le nord-est de l’Irak. Déstabilisation d’abord parce que cela contribue à affaiblir l’Etat irakien, ou plutôt à empêcher sa reconstitution : les Kurdes, outre qu’ils ne se ressentent plus comme des citoyens irakiens, outre que, de fait, les dirigeants kurdes agissent en toute liberté et souveraineté, vivent en fait sur un espace à l’intérieur de l’Irak plus large que le territoire qui leur a été consenti ; vu l’état de l’Etat irakien il est tentant pour la Région autonome de récupérer les territoires peuplés de Kurdes qui échappent à ce qu’il faut bien appeler sa souveraineté, de là à chasser les populations arabe et turkmène qui y résident il n’y a qu’un pas qui sera d’autant plus facile à franchir que les forces américaines et associées auront quitté le pays, échéance qui se rapproche chaque jour. Les Kurdes n’ont guère intérêt à ce que l’Etat irakien renaisse de ses cendres, pas tant qu’ils n’ont pas arraché la reconnaissance de leur indépendance, objectif des neuf dixième de la population si l’on prend pour référence la consultation sans valeur exécutoire organisée lors de la dernière élection législative de la Région autonome. D’ailleurs, pourquoi les Kurdes qui forment une nation à part entière, avec une langue, une histoire, une culture, un territoire très anciens, souhaiteraient-ils s’insérer dans un Etat qu’ils considèrent comme étrangers et qui n’a rien à leur offrir, à eux qui vivent dans une relative prospérité et à peu près à l’écart de la guerre civile sans merci qui ravage Bagdad et le centre du pays ? Si le Kurdistan ne s’étendait que sur le nord de l’Irak il ne poserait peut-être pas un aussi grave problème : l’hostilité viscérale de la Turquie, de l’Iran et de la Syrie à toute indépendance kurde. En effet les 35 millions de Kurdes vivant dans le nord de l'Irak, le sud-est de la Turquie, le nord-ouest de l’Iran et le nord-est de la Syrie, il paraît peu probable que la constitution d'un Etat kurde souverain dans le nord de l'Irak soit sans répercussion sur les Kurdes des trois autres pays : contraindre ces trois nations turque, iranienne et syrienne à reconnaître une république qui se définirait comme l’Etat national des Kurdes relève de la gageure et les risques d’intervention militaire de l’un de ces trois pays sont forts en cas d’indépendance kurde, notamment du côté d’Ankara dont la presse évoque régulièrement l’éventualité d’une opération de l’armée turque en Kurdistan irakien où seraient réfugiés les combattants du PKK (Parti des Travailleurs kurdes) qui revendiquent l’indépendance de la partie turque du Kurdistan. Personne n’a intérêt à ce que le Kurdistan irakien accède à l’indépendance, même pas les Kurdes irakiens qui ne peuvent être souverains de fait qu’en restant formellement à l’intérieur de l’Etat irakien, à condition que cet Etat reconnu internationalement n’existe qu’entre les hauts murs de la Zone verte de Bagdad et qu’ailleurs règnent là une milice quelconque, ici le gouvernement autonome kurde : autant dire que la guerre civile irakienne n’est pas près de cesser puisque, si par miracle un Etat irakien se reconstruisait et restaurait son autorité sur Bagdad, le centre et le sud du pays, il rencontrerait aussitôt l’hostilité du peuple kurde et ne pourrait reconquérir le territoire autonome kurde qu’au prix d’une nouvelle guerre. Quoiqu’il arrive cette Région autonome kurde née sur les décombres de l’Etat irakien porte en elle les ferments de guerres à venir.
L’Irak nous fournit la démonstration éclatante et tragique du désastre humain à quoi aboutissent les interventions internationales, c’est-à-dire étrangères : loin d’améliorer la vie des hommes qui peuplent les pays « libérés » elles ne provoquent à peu près rien d’autre qu’un effondrement de l’Etat. D’ailleurs chacun pourra constater comme un refroidissement de l’enthousiasme humanitaire des puissances mondiales, grandes ou moyennes. Ainsi, en Somalie, l’opération a-t-elle été sous-traitée à l’Union africaine alors qu’au Soudan aucune grande puissance ne semble vouloir s’impliquer dans le sauvetage du Darfour, au Zimbabwe où un tiers de la population a désormais quitté un pays ruiné par la dictature de Robert Mugabe pas davantage ; tout au plus les puissances du Nord financeraient-elles, comme elles le font en Somalie, une intervention de l’Union africaine dans l’un ou l’autre de ces pays mais aucune ne se lancera dans une intervention directe. De bonnes intentions n’impliquent pas nécessairement de bons résultats et le droit d’ingérence humanitaire vit sans doute ses dernières heures, ce qui constitue une excellente nouvelle pour les hommes et les femmes qui subissent la tyrannie et la terreur et qui ne seront plus, désormais, à la merci de la pitié dangereuse des hommes repus du Nord.
En 1991 François Mitterrand exprimait ses réticences au sujet de la réunification allemande. A l’époque j’avais 18 ans et je crois me souvenir qu’il était de bon ton de se moquer de ce vieux monsieur perclus par des peurs archaïques. Toutefois ces réticences n’étaient-elles pas fondées sur des analyses rationnelles ? Ses moqueries ne reposaient-elles pas sur une certaine candeur intellectuelle ?
Chacun ressent probablement une indifférence polie à l’égard de ce qui se passe chez notre grand voisin de l’est. De temps en temps on commémore un truc, du genre de ce Traité de l'Elysée, pompeux et grassouillet à souhait (là je rigole moi-même par anticipation en me demandant ce que je pourrais bien répondre à une vilaine personne qui me poserait la question de savoir ce que signifie au juste l’expression de « traité grassouillet »), que Monsieur Konrad Adenauer a signé en 1963 avec notre grand benêt de président de la République Charles de Gaulle. De temps à autre on s’alarme pour de rire de la diminution inquiétante du nombre d’élèves français apprenant la langue de Goethe et, pendant qu’on y est, on pleurniche sur le désintérêt grandissant des jeunes Allemands à l’endroit comme à l’envers de notre idiome néo-latin. Quand soudainement un coup de tonnerre rompt le silence paisible qui unit par-dessus le Rhin les deux nations : le Goethe Institut annonce la fermeture de plusieurs centres en France au grand désespoir des quelques pervers parmi nous entichés de culture germanique. A titre personnel ce genre de nouvelle me stupéfie, non parce qu’elle contient mais par la réaction des gens qui, à vrai dire, ne surgit jamais vu que tout le monde qui porte carte d’identité française se fout de l’actualité allemande comme de la langue et de la culture en usage emmi les brumes forestières de la Germanie (« emmi » ça veut dire parmi en vieil français, langue qui sied bien à cette marche du Barbaricum qu’est l’Allemagne ; en fait c’est le seul que je connaisse avec « se ramentevoir » qui veut dire se souvenir et que je replacerais plus bas si j’y pense). C’est d’ailleurs tout à la gloire de notre grande nation française que d’être capable de faire montre d’une parfaite indifférence à l’égard d’un pays dont la population virulemment gutturale s’est amusée à venir camper dans ses belles campagnes plusieurs fois par siècle pendant à peu près deux millénaires. Mais avons-nous vraiment du mérite à cette tolérance ? Après tout, la France n’existerait pas sans la Guerre des Gaules remportée par ces foutraques de Romains ou, plus tard, une fois que ce qui n’était plus la Gaule et pas encore la France fut devenue Rome, la conquête de notre pays par ces boches de Francs, dont nous pardonnerons les offenses parce qu’ils nous ont légué leur beau nom (et oui, la terre de France, après avoir été colonisée par les Celtes, puis re-colonisée par les Romains, aurait tout aussi bien pu être re-re-colonisée par des Polabes, des Dolenzanes ou des Bobrzanes : ce qui fait frémir et rend sympathiques, par contrecoup, ces grands couillons de Francs). Toujours est-il que, vu de France, les Allemands ça fait peur quand ça porte l’uniforme en vous intimant l’ordre de rester « groupier » (prononcer « groupir » pour les sauvages qui n’auraient jamais vu La Septième Compagnie) mais qu’autrement ça fait bailler ou rire bêtement ; les Allemands sont des barbares ou des pécores, jugement lapidaire autant que subjectif mais que tous les Français hormis les quelques pervers évoqués plus haut partageront, à voix basse.
Tout cela pour en revenir à la question qui me trouble présentement : pourquoi, dans cet océan d’indifférence que je soupçonne mutuelle, les Français devraient-ils se préoccuper de la décrépitude du couple franco-allemand ? Car la déréliction de ce PACS interétatique (à défaut d’avoir jamais été international) saute aux yeux, l’affaire de la restructuration d’Airbus en atteste. Il y a encore peu, l’Allemagne, toute à sa résipiscence d’après-génocide, après-occupation, etc. aurait consenti un sacrifice supérieur au nôtre alors que là : 3700 suppressions de poste Outre-Rhin contre 4300 chez nous ! Les Allemands sont de moins en moins gentils avec nous, voir également l'agressivité commerciale dont ils font preuve depuis plusieurs années à l’encontre de leurs partenaires (dont nous, pauvres français, en premier lieu) : en maintenant très haut la cote du Made in Germany tout en abaissant ses coûts de production grâce à la politique courageuse de M. Schröder, premier chancelier fédéral né après la Seconde Guerre mondiale, accessoirement social-démocrate, ainsi qu’à un transfert massif de la sous-traitance industrielle en Europe centrale, l’Allemagne est parvenue à gagner des parts de marché jusqu’à être sacrée championne du monde des exportations devant la Chine. L’inconvénient de cela étant que ses gains s’opèrent au détriment de la France ou de l’Italie plutôt que du Japon ou des Etats-Unis : autrement dit l’Allemagne joue désormais perso et largement contre les autres pays de l’Europe unie. Face à cette inflexion de la politique allemande, qui est passé du stade de la gentille nation tiroir-caisse de l’Europe à celui de la vilaine nation agressive, faut-il sombrer dans la nostalgie du couple et de l’amitié franco-allemandes ? (J’ai bien vu la faute de grammaire : comme l’adjectif porte sur « couple » et « amitié » à la fois il doit être au pluriel et comme, selon la règle académique, le masculin l’emporte sur le féminin je devrais écrire « franco-allemands » mais je préfère laisser vagabonder le génie de notre langue française, lequel préfère que dans ce genre de situation l’adjectif soit accordé au genre du nom qui lui est le plus proche, en l’occurrence, féminin.)
Cette nostalgie me semble vaine, tout simplement parce qu’elle repose sur une illusion : l’amitié entre les peuples et les Etats. En fait l’Allemagne n’a jamais été le gentil pays coopératif que d’aucuns regrettent, pas davantage la France bien sûr. Après la Seconde Guerre mondiale l’Allemagne était anéantie au plan moral, ravagée au plan économique, ratiboisée au plan territorial, saignée au plan démographique et dissoute au plan institutionnel. Ainsi, si les Etats bavarois, hambourgeois et autres (ces fameux Länder que les partisans du centralisme parisien nomment des régions) ont été reconstitués dès 1946 il a fallu attendre 1949 pour que l’Etat fédéral allemand soit autorisé à renaître par les alliés occidentaux (Grande-Bretagne, France, Etats-Unis) dans la zone qu’ils occupaient ; encore cette République fédérale d’Allemagne renaissait-elle amputée des 5 Länder occupés par l’URSS et dépouillée de sa souveraineté. Une fois digérée la perte irrémédiable de provinces équivalentes à douze fois notre Alsace-Lorraine ainsi que la division du pays, une fois enterrés les morts innombrables de la guerre civils comme militaires, une fois oblitérée la culpabilité des crimes nazis ainsi que les souffrances occasionnées par l’invasion du pays (notamment à l’est « libéré » par une armée russe dont les multiples exactions et crimes de guerre à l’encontre des populations civiles allemandes ne sont plus à prouver, ou les bombardements anglo-américains), une fois reconstitués les Länder et le Bund les Allemands s’attelèrent à deux taches : une campagne acharnée de reproduction de la race teutonne accompagnée d’un Kolossal travail de reconstruction économique. Enfin, après que l’Allemagne eut recouvré une meilleure forme démographique et récupéré la plénitude de sa puissance industrielle et financière, notre encombrant voisin s’est dit que le temps était sans doute venu de rejoindre le concert des nations, aussi disharmonieux soit celui-ci. Où l’on voit cette bande de sauvages mettre en œuvre une étonnante subtilité diplomatique et politique.
Car bien sûr il n’était pas question alors que les fridolins redébarquent avec leurs gros sabots pour faire peur à tout le monde : mieux leur valait circonvenir qu’affronter l’ire rationnelle de leurs voisins. N’oublions pas l’épisode de la CED (Communauté européenne de défense) repoussée par les Français parce qu’elle prévoyait le réarmement de l’Allemagne, épisode qui a sans doute exercé une grande influence dans la naissance de l’amitié franco-allemande, du point de vue teuton en tout cas. En effet la RFA avait besoin, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, d’être admise à la table des nations occidentales en tant qu’alliée et partenaire, non plus en tant que pays semi-indépendant occupé et placé sous tutelle de ses puissances occupantes : statut infamant et surtout inconfortable quand on partage mille kilomètres de frontières avec le totalitarisme rouge. En outre, pour promouvoir et défendre ses intérêts économiques, il est indispensable de pouvoir traiter d’égal à égal avec des partenaires qui sont bien souvent des concurrents. Or, le principal obstacle au retour de l’Allemagne était la France, laquelle avait de bonnes raisons de se méfier de la puissance renaissante de son voisin, qu’elle n’hésitait pas à exprimer quand le besoin s’en faisait sentir. Et c’est là que les Allemands ont fait preuve d’une habileté à décoiffer n’importe quel benêt galonné parvenu à l’Elysée suite à un coup d’Etat : en reconnaissant la France comme vainqueur et en demandant son amitié ils ont légitimé l’idée selon laquelle notre pays aurait participé à la victoire sur le nazisme, ils l’ont légitimé aux yeux du reste du monde mais surtout aux yeux de Français qui savaient bien au fond d’eux-mêmes ce qu’il en était (c’est-à-dire que la France a été défaite en 1940, au prix de 100 000 tués en deux mois de combat, auquel il faut ajouter 30 000 coloniaux, et qu’elle a ensuite été occupée par la Wehrmacht ce qui fait qu’elle n’a pas joué un rôle très important dans la victoire finale : c’est là un fait et ça n’a rien de honteux d’ailleurs, si ce n’est pour les têtes chenues qui avaient en charge la défense d’un pays auquel ils n’avaient à offrir que leur bêtise et leur incompétence quand ce n’était pas leur exécration de la République, ou pour des gouvernants dont je préfère penser que l’impéritie l’emportait sur le cynisme).
Je ne voudrais pas qu’un improbable lecteur de mon précieux exposé en tire la conclusion que je regrette cet épisode de l’histoire des relations entre la France et l’Allemagne : bien au contraire je me félicite que cette amitié ait pu donner le jour à un couple qui a joué un rôle moteur dans la construction européenne. Toutefois, je crois qu’on ne peut comprendre le refroidissement actuel des relations franco-allemandes si on s’en tient aux calembredaines journalistiques ou scolaires. Pour l’Allemagne, ce couple uni civilement à l’Elysée, était le moyen de se réinsérer dans la vie internationale, et notamment européenne, en tapinois ; pour la France il était aussi un bon moyen de servir ses intérêts : gagner en influence en s’agrégeant la masse insurpassable de ce voisin un peu lourd parfois. Car, dans les années 60 et 70 mais surtout au cours des années 80 voire 90, le couple franco-allemand aura été au cœur de l’Europe, ce qui permit à notre pays de peser fortement sur l’évolution de la communauté européenne, jusqu’à arracher aux Allemands la création d’une monnaie unique qui ne leur servait à rien puisque le deutschemark et la politique monétaire de la Bundesbank déterminaient déjà le cours des monnaies européennes, dont le franc. Ainsi la France, grâce à cet échange de bons procédés qu’étaient le couple et l’amitié franco-allemandes, s’est-elle maintenu pendant 30 ou 40 ans au cœur et au centre de l’Europe. Le problème, dans ce couple, est qu’il a toujours été déséquilibré : l’Allemagne, quoi qu’on en dise, est plus puissante que la France, et ce depuis fort longtemps.
Aussi, tant que la situation géopolitique est restée inchangée, ce beau roman, cette belle histoire a perduré. Elle perdurerait encore sans la survenue inopinée d’un événement dont François Mitterrand avait perçu l’ampleur des conséquences pour la France : la chute du Mur de Berlin en l’an 1989 suivi deux ans plus tard par la réintégration des 5 Länder de l’Est au sein de la République fédérale d’Allemagne, réunification au terme de laquelle l’Allemagne cessa d’être ce sujet des vainqueurs de 1945 pour redevenir une nation souveraine. Depuis lors, en effet, le gross Deutschland (version light quand même par rapport à ce qu'on a pu connaître depuis la défaite de 1870 jusqu'à la Victoire de 1945) est redevenue le centre exclusif de l'Europe. Avec la chute du communisme puis l'intégration de 10 des anciens pays de l'Est elle a retrouvé son hinterland, dont elle tire grand profit. En outre le grand marché unique fait désormais partie du paysage, à tel point qu'il paraîtrait incroyable de le remettre en cause : or l'économie allemande représente un quart du produit intérieur brut de l'Europe. Surtout elle bénéficie à nouveau de frontières sûres à l'est comme à l'ouest, la Russie ayant été repoussé au loin, tellement loin qu'elle peut s'en rapprocher notamment dans le domaine énergétique, ce qui relativise l'importance stratégique de relations fusionnelles avec la France. L'Allemagne n'a plus besoin de ce couple franco-allemand qui lui offrit l'occasion par le passé de redevenir un acteur politique européen et mondial (il n'est pas innocent, à cet égard, que la RFA postule à l'obtention d'un statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU à l'égal de la France, du Royaume-Uni, des Etats-Unis, de la Chine et de la Russie) ; elle n'en a plus besoin et se comporte dorénavant en conséquence, c'est-à-dire en défendant ses intérêts politiques et économiques quitte à mettre quelquefois en difficulté des partenaires renvoyés à leur statut d'infériorité, la France étant l'un de ces partenaires, au même titre que les autres. En fait tout a changé parce que rien n'a changé, dans cette relation franco-allemande, du point de vue germanique il n'a jamais été question d'autre chose que de la défense et de la promotion des intérêts nationaux allemands : dans le contexte géopolitique de la Guerre froide nouer une relation très étroite avec la France constituait une nécessité vitale, dans le contexte géopolitique qui succède à la chute du Moloch communiste le couple franco-allemand se révèle superflu, si ce n'est encombrant.
En 1991 le président de la République François Mitterrand (qui n’était pas un benêt galonné) avait raison de s’opposer à la réunification allemande, de notre point de vue en tout cas. Il nous est aujourd’hui aisé de percevoir l’intelligence profonde qu’avait François Mitterrand de la réalité de ce couple franco-allemand comme il nous est désormais aisé de comprendre que ses préventions à la réunification allemande n’était pas causée par la résurgence irrationnelle d’une peur atavique de la puissance allemande mais par une analyse lucide des raisons qui incitaient l’Allemagne a accordé une place primordiale à l’amitié franco-allemande ainsi que des conséquences que provoquerait une dissolution de ce couple pour notre pays, lequel se verrait renvoyer alors à ses faiblesses et, finalement, à son statut quelque peu subalterne en Europe. De fait, pendant plus de 30 ans Français et Allemands se sont rendus mutuellement service et le couple qu’il formait était également bénéficiaire aux deux : l’Allemagne se replaçait au cœur de l’Europe en s’associant à la France, laquelle y renforçait son influence par le soutien solide de la puissance économique de son ancien ennemi. Et c’est ainsi que le couple franco-allemand a constitué le cœur de l’Europe, ce qui comblait chacun des deux partenaires. Ce couple nous pouvons, en tant que Français, le regrettait mais il nous faut maintenant accepter l’idée d’une séparation à l’amiable. L’Allemagne n’a plus besoin de nous, elle est redevenue le cœur, à elle seule, d’une Union Européenne à laquelle sa constitution fédérale est infiniment mieux adaptée que le déchet d’Ancien Régime qui nous tient lieu d’Etat.
François Mitterrand voyait loin et clair même si son opposition à la réunification allemande était vouée à l’échec. A sa suite, pensons et agissons avec lucidité et clairvoyance afin de rendre à la France la place qui doit être la sienne en Europe ; et cessons d’attendre le retour d’un temps qui nous était plus doux mais qui est révolu irrémédiablement.
Il semble communément admis que les Russes sont méchants et les Américains gentils, en tout cas que la Fédération de Russie est un sujet d’inquiétude pour l’Europe et les Etats-Unis d’Amérique un partenaire sérieux et durable, des fois un peu gênant et encombrant il est vrai, malgré tout fiable. Toutefois, ne peut-on se poser légitimement la question de savoir si la Russie représente un danger véritable pour la sécurité et l’indépendance de l’Europe ou si cette menace n’est pas tout bonnement un leurre ? Car, après tout, pourquoi la Russie s’embarquerait-elle dans des aventures dont elle n’aurait de toute façon pas les moyens ?
Bien sûr le gouvernement russe utilise parfois l’arme énergétique afin d’exercer une pression politique sur ses partenaires mais il ne recourt à ce moyen que dans ses relations avec les républiques issues de l’ex-URSS. Encore ne faut-il pas oublier à ce sujet que les conflits qui ont, ce dernières années, opposé les autorités russes à l’Ukraine, à la Biélorussie ou à la Géorgie portaient sur les prix d’achat de gaz russe acquittés par ces pays, prix d’achat qui ont longtemps été fixés dans le cadre d’une politique de tarifs préférentiels développée par la Russie à destination de ses partenaires nouvellement indépendants et qui permettaient à ces derniers, moyennant un soutien politique et diplomatique aux autorités russes, de substantielles économies, ce qui, au vu l’état de délabrement des économies post-soviétiques, n’était pas anodin. Ainsi cette politique, non dénuée d’arrière-pensées sans doute d’ordre impérialiste du côté russe mais qui correspondait aussi aux intérêts immédiats de ces nouvelles nations indépendantes, a-t-elle continué jusqu’à ce que ces dernières commencent à mettre en question leur allégeance à la Russie et se lancent dans une politique de rapprochement avec l’Occident dont l’objectif avoué est l’intégration à l’Union européenne ainsi qu’à l’OTAN, ce qui ne pouvait pas ne pas heurter frontalement les positions et les ambitions russes. La Russie de Poutine n’est peut-être pas innocente dans ces crises mais les pays qui en sont les victimes non plus : ils ont subi une sanction peut-être douloureuse mais la Russie (pas plus que la France ou les Etats-Unis) n’a aucune raison de faire des cadeaux à des Etats qui se posent en adversaires ou qui souhaitent contracter des alliances avec des pays ressentis, à tort ou à raison, comme des adversaires voire des dangers par Moscou. En outre il ne faut pas omettre ce petit détail : l’objectif poursuivi par la Russie quand elle remet en cause ces tarifs préférentiels vise à établir des tarifs conformes au prix du marché, ce qui devrait réjouir des pays adeptes d’un rapprochement avec les Etats-Unis et l’UE, défenseurs et promoteurs de l’économie libérale. Les craintes qu’inspirent la Russie ne me semblent finalement guère fondées, pour ce qui concerne les approvisionnements énergétiques de l’Europe ; d’ailleurs, des menaces de blocus ont été agitées par les autorités russes, celles-ci n’ont jamais visé l’Union : dans les faits, quand le Kremlin a décrété le blocus énergétique de l’Ukraine ou de la Biélorussie il a rouvert les vannes dès que les approvisionnements de l’Union ont commencé d’être critiques.
Cela étant, rien ne dit que la Russie ne menacera jamais l’Europe de représailles comparables en cas de crise entre nos deux pays. Mais là encore faisons montre d’un minimum de lucidité et cessons de prendre les Russes pour des sauvages ! En effet, la menace de blocus pétrolier et gazier ne vaut que tant qu’elle n’est pas utilisée, comme les monarchies du Golfe l’ont appris à leur dépens dans les années 80 après que les cours du pétrole se furent effondrés : en privant pour un temps les pays occidentaux (qui avaient soutenu Israël à l’occasion de la Guerre du Kippour) de ces matières premières dont ils ont un besoin crucial les instigateurs du blocus ont surtout incité ces pays a diversifié leurs approvisionnements et à s’engager dans des politiques de diminution de la dépendance au pétrole. Certes la puissance russe excède de beaucoup la puissance des monarchies pétrolières du début des années 70 ; certes le contexte international est différent, la concurrence pour l’accès aux matières premières plus intense du fait de l’essor rapide des économies des pays émergents, asiatiques notamment. Malgré tout il est rigoureusement impossible à la Russie d’user de ce genre de menaces à l’encontre de l’Europe, ne serait-ce que parce que 85% des exportations russes sont liées au pétrole et au gaz, parce que l’Etat russe a pu rembourser sa dette abyssale en quelques années grâce (et uniquement grâce) aux revenus du pétrole et se constitue depuis une cagnotte très confortable grâce à ces mêmes revenus, que la forte croissance de l’économie russe de même que l’amélioration du niveau de vie des Russes desquelles dépendent en grande partie le soutien de l’opinion publique aux autorités en place à Moscou s’effondreraient sans les revenus pétroliers. Dans la relation entre l’Europe et la Russie, la faiblesse et la dépendance se trouve du côté russe, pas européen : sans le pétrole et le gaz russes l’Europe souffrirait sans nul doute mais certainement pas d’une pénurie qui finirait par être résorbée par les autres producteurs, plutôt de l’envolée des cours qui l’obligerait à consacrer une part plus importante de sa richesse à l’achat de matières premières ; par contre la Russie subirait un cataclysme économique et financier en perdant la quasi-totalité de ses revenus. Les conséquences de l’usage de cette arme nucléaire soft qu’est le blocus énergétique seraient, à terme, bénin pour l’Europe, catastrophique pour la Russie qui se discréditerait définitivement auprès de ses meilleurs clients…et formidablement profitables à ses concurrents qui bénéficieraient d’abord du renchérissement des prix des matières premières puis de la désaffection durable de l’Europe pour le pétrole russe.
Il est vrai cependant que la Russie tente de diversifier sa clientèle et se tourne vers la Chine et l’Asie, comme l’Europe tente de diversifier ses fournisseurs, ce qui tendrait à réduire la dépendance russe à l’endroit de nos euros. Mais quand bien même les exportations russes à destination de la Chine et de l’Asie en général lui permettraient de jouir d’une plus grande autonomie vis-à-vis de l’Europe cela n’enlève rien à l’impossibilité pratique de mettre en œuvre un blocus pétrolier de l’Europe : imagine-t-on les clients asiatiques de la Russie approuver ce genre de méthode, dont ils pourraient tout aussi bien être la victime un jour ou l’autre, notamment la Chine dont les relations avec la Russie ne sont pas toujours au beau fixe ? Qui plus est les Russes sont peut-être parfois animés d’une certaine hostilité à l’encontre de l’Europe et de l’Occident en général mais je ne crois pas qu’ils ressentent beaucoup de sympathie envers leur voisin chinois, ne serait-ce qu’en raison du déséquilibre démographique entre la Sibérie et la Chine ou tout simplement parce que les terres sibériennes ont longtemps été sujettes des empereurs chinois et que les Russes peuvent toujours craindre le réveil, assez improbable mais nullement impossible, de revendications chinoises sur ce territoire qui, non content de ne compter que 2 habitants au kilomètre carré (contre environ 130 en Chine, 110 en France métropolitaine), voit sa population diminuer dramatiquement du fait du déclin démographique russe d’une part et, d’autre part, de l’émigration des Russes de Sibérie vers la partie européenne du pays (son économie plus dynamique et son climat plus clément) ; et puis c’est dans cet immense désert humain de Sibérie que se situe l’essentiel des ressources énergétiques russes.
Troquer une dépendance à l’euro pour une dépendance au yuan ne me semble pas une stratégie bien intéressante pour la Russie ; d’autant plus que, si la Chine est un Etat-nation à part entière, l’Union européenne n’est que la réunion d’Etats-nations dont on voit régulièrement à quel point il leur est difficile de s’accorder sur des sujets et des enjeux majeurs. L’Union européenne ne sera jamais capable d’atteindre au niveau de cohérence politique de la Chine, tout simplement parce que l’Union démultiplie les contradictions politiques inhérentes à toute société : l’Europe n’est pas une société mais un agrégat de 27 sociétés dont chacune est traversée par des contradictions sans doute égales à celles de la Chine. Dans ces conditions, la Russie a-t-elle vraiment intérêt à se déprendre de sa dépendance à l’argent européen ? Ces tendances russes à diversifier les ventes de leurs matières premières sont à double tranchant car, en incitant les Européens à se fournir ailleurs, elles ruinent leur influence auprès de ces derniers. Or que vaut-il mieux pour la Russie : maintenir une relation de premier plan avec une Europe qui est condamnée à la faiblesse du fait de sa constitution ou se placer sous la coupe d’une Chine dont on peut supputer qu’elle serait beaucoup moins amène que l’Europe face à un chantage au blocus énergétique ? La dépendance de la Russie à l’égard de l’Europe me semble justement former un élément de sa puissance, puisque en s’engageant dans une relation d’interdépendance avec un ensemble sans réelle consistance politique elle obtient une place de premier plan auprès de la première puissance commerciale de la planète. Ce déséquilibre à l’avantage de la Russie, intéressant dans les relations internationales et gratifiant pour une nation qui était il y a peu une super-puissance respectée et crainte, jamais elle ne pourra le recréer avec un pays comme la Chine ou l’Inde : pour ces pays la Russie ne sera qu’un partenaire parmi d’autres, un partenaire en position de faiblesse dont on sait qu’il ne peut rien vous faire. Aussi la Russie a-t-elle tout intérêt à maintenir en l’état sa relation privilégiée avec l’Europe. Les bisbilles et les querelles euro-russes à propos du pétrole ou du gaz ne sont qu’un jeu diplomatique, où l’Europe doit certes défendre ses intérêts mais qui ne présente aucun danger réel : il est en fait absurde de voir dans la Russie un ennemi ou un adversaire, à plus forte raison un danger, quand elle est le partenaire d’un jeu un peu rude mais qui s’arrête nécessairement au moindre risque qu’il ne dégénère en conflit.
Et puis la Russie est une nation faible dont le gouvernement n’est autoritaire qu’en raison de son incapacité à mettre en œuvre sa volonté ; c’est une nation pauvre qui, malgré ces 142 millions d’habitants, ne pèse économiquement pas plus que les Pays-Bas et leurs 16 millions d’âmes ; c’est une nation en pleine décrépitude démographique dont la nationalité « russienne » (la nation russe englobe 162 nationalités dont les Russes « russiens » forment le cœur, par le fait de l’histoire et du nombre, d’un ensemble cosmopolite qui lui apparie des peuples mongols, inuits, musulmans…) est quasiment en voie d’extinction alors que certaines nationalités minoritaires sont en expansion ; c’est un Etat ectoplasmique qui suscite une multitude d’arbitraires privés (de la part des individus dépositaires d’une parcelle de pouvoir, qu’ils soient fonctionnaires ou hommes d’affaire) qui sont sans doute plus gênants pour les Russes au quotidien qu’un pouvoir autoritaire auquel les gens sont habitués et dont il n’est pas certain que l’autorité réelle s’exerce réellement au-delà des murs du Kremlin. La Russie contemporaine est en fait un pays instable et chaotique et c’est peut-être là que réside le danger pour la sécurité de l’Europe, dans les réactions extrêmes que cela pourrait susciter au niveau de l’Etat comme au sein du peuple : la meilleure antidote aux tendances autoritaires des dirigeants russes ainsi qu’à la montée d’un nationalisme paranoïaque et imprégné d’idéologie néo-nazie au sein d’une partie grandissante du peuple ne consisterait-elle pas en l’institution d’un Etat digne de ce nom (et fort) et dans le renforcement de la puissance politique et économique russe ? Pour ma part je suis persuadé que la sécurité de l’Europe sera bien mieux garantie avec une Russie forte, puissante, stable et prospère qu’avec des boucliers anti-missile américains : continuons donc d’acheter du pétrole et du gaz russe, laissons les entreprises de ce pays s’implanter dans nos pays au lieu de leur mettre des bâtons dans les roues et soutenons le régime du président Poutine, qui est indiscutablement contraire aux principes sur lesquels reposent nos démocraties occidentales mais qui est reconnu comme légitime par l’immense majorité du peuple russe et dont l'action n'est sans doute pas aussi néfaste que ce que les médias veulent bien en dire, au moins pour ce qui concerne l'amélioration des conditions de vie de la population (je sais bien que j'oublie le conflit tchétchène et les atrocités subies par ce malheureux peuple caucasien mais de toute façon, et même si c'est cynique de le reconnaître, nous ne pouvons rien pour lui si ce n'est condamner moralement les exactions de l'armée russe, sans oublier toutefois de dénoncer la bêtise de M. Eltsyne qui a laissé la Fédération de Russie partir à vau-l'eau au début des années 90 ainsi que la sauvagerie d'une armée qui constitue véritablement un Etat dans l'Etat : d'ailleurs n'est-ce pas là un argument en faveur de la politique de M. Poutine dont l'ambition initiale était de doter le pays d'un Etat digne de ce nom, sachant que seule l'institution d'un Etat permettra d'amener à résipiscence une armée dont l'état-major agit de manière autonome ?).
Ce qui nous met en danger dans notre relation avec la Russie n’est pas ce pays en tant que tel mais les fantasmes qu’il nous inspire…