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Vincent Carel

Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux

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Le multiculturalisme est un racisme

Par Vincent Carel :: vendredi 01 juin 2007 à 0:04 :: La societe fermente

Paraît-il, le multiculturalisme c'est génial, mais en quoi l'Europe serait-elle plus multiculturelle aujourd'hui qu'hier ? Par exemple l'enseignement des langues anciennes est à peu près à l'agonie partout, pendant que l'enseignement des langues vivantes se réduit de plus en plus à l'enseignement de la seule langue anglaise. Regardez la programmation des cinémas et des chaînes de télé et vous verrez pour partie des programmes nationaux (quand il y en a encore) et des programmes américains, écoutez les stations musicales de radio et vous constaterez la même chose. La réalité c'est qu'en Europe nous assistons à une régression des échanges interculturels. D'ailleurs quand un magazine pour homme demande aux Européens le classement des dix femmes les plus sexy les vainqueurs sont tous des actrices cinéma ou télé américaines; idem quand on demande aux Européennes de classer les dix hommes les plus sexy.

 

Par ailleurs je ne pense pas qu'il faille confondre l'immigration avec un facteur de multiculturalisme. D'abord parce que l'immigration suscite généralement de la xénophobie (quelque soit le lieu ou l'époque). Ensuite et surtout parce que les immigrés ou les ‘issus de l'immigration’ comme on dit finissent par se dissoudre dans la communauté nationale. Quand bien même une population immigrée influe sur la population du pays où elle s'installe elle finit toujours par être intégrée à la culture du pays. Si on mange autant de couscous que de cassoulet c'est parce que les pieds-noirs et les immigrés maghrébins ont emmené ce plat dans leur bagage, certes ; il n'empêche qu'au final, aujourd'hui, le couscous est un plat national français au même titre que le cassoulet.

 

En fait le multiculturalisme est le produit de la xénophobie et du racisme, ou plutôt son pendant dans les sociétés ouest-européennes. La survie d'une "culture" arabe en France n'est possible que parce que les « Arabes » (qui sont pour la plupart d’origine berbère !) sont construits par la société et la culture françaises comme différents, comme étrangers perpétuels, ou comme des Français mais des Français issus de l’immigration, ce qui est une manière polie et intellectuelle « de gauche » de dire qu’ils sont des étrangers. Voyez le cas Dieudonné M’Bala M’Bala, qui est d’origine mi-bretonne mi-camerounaise : personne ne le considère comme breton alors que la moitié de sa famille est bretonne, par contre en le considérant comme un Noir on le renvoie implicitement à sa moitié camerounaise. Objectivement cet homme a sans doute eu plus de rapports avec sa famille bretonne qu’avec sa famille camerounaise, culturellement il n’a sans doute aucun rapport avec sa famille camerounaise et beaucoup avec sa famille bretonne ; pourtant s’il dit « je suis Breton » tout le monde éclatera de rire alors que s’il dit « je suis Camerounais » cela semblera naturel. C’est bien la société française qui crée Dieudonné camerounais et noir, c’est elle (c’est nous ! –y compris les Dieudonné) qui lui assigne une « culture » différente alors que culturellement il n’est en rien différent d’un Dieudonné dont les deux parents auraient été des bretons émigrés dans la Région parisienne. Le jour où la société oubliera les « Arabes » ou les Noirs ceux-ci comme ceux-là disparaîtront et leurs supposées cultures avec eux ; et les partis d’extrême droite en tireront sans doute un grand profit (notons que les leaders du Front National se nomment Le Pen, Gollnich, Lang et Martinez, patronymes assez peu gaulois…).

 

Et pourquoi diable les individus seraient-ils porteurs de cultures simplement parce que, quelques générations auparavant, leurs ancêtres (c’est-à-dire toujours ou presque une partie de leurs ancêtres) vivaient hors de France ? D’ailleurs il y a quelques générations de cela la culture française était très différente de ce qu’elle est aujourd’hui : la culture de mes arrières-grands-parents nés au dix-neuvième siècle est aussi éloignée de la culture nationale contemporaine que l’était celle des arrières-grands-parents italiens de ma voisine, lesquels sont venus en France au début du vingtième siècle. La culture ne se transmet pas par les gênes et ma voisine est française rigoureusement de la même manière que moi, ses préjugés, comportements, idées, etc. sont celles véhiculées par la société française sans interférence aucune de ses « origines » italiennes, lesquelles ne sont plus visibles que grâce à (ou à cause de) la rigueur de l’état-civil qui empêche la francisation des patronymes étrangers.

 

Les hommes produisent la culture autant qu’ils sont produits par elle. Aussi, dans une société ouverte et véritablement cosmopolite, les différences culturelles tendent toujours à s’atténuer parce que les étrangers s’acculturent à la nation qui les accueille et parce que celle-ci absorbe tel ou tel apport culturel (le couscous par exemple) de ceux-là. Un Marocain qui vit pendant trente ans en France n’est plus un Marocain, plus tout à fait, de la même manière qu’un Français qui vivrait pendant trente ans au Maroc ; à la condition toutefois de ne pas être enfermé (ou de ne pas s’enfermer) dans un ghetto spatial ou mental. La culture des communautés immigrées est en fait condamnée à mort, lorsque celles-ci vivent au sein de sociétés dynamiques qui ne sont pas obsédées par leurs particularismes nationaux mais plutôt influencées par une conception universaliste de l’humanité.

 

Le multiculturalisme est le fruit d’une conception réactionnaire et conservatrice de la société et de l’humanité, celle qui ne voit dans les hommes que les cellules inconscientes d’une société organique, celle qui donne la primauté aux différences communautaires ou nationales sur l’universalité de la condition et de la nature humaine, celle qui, en conséquence, intime aux hommes de perpétuer indéfiniment de supposées traditions ancestrales et voue aux gémonies celui qui attente à la pureté de l’identité communautaire ou nationale. Celle que défend le Front National et, d’une certaine manière, notre nouveau président de la République Nicolas Sarkozy.

 

Au multiculturalisme et au particularisme je préfère le cosmopolitisme et l’universalisme, à la Kultur qui est une prison la culture qui élargit l’horizon.

Photo de famille recomposée

Par Vincent Carel :: jeudi 17 mai 2007 à 21:03 :: La societe fermente

Lors de la passation de pouvoirs, en direct du Palais de l’Elysée, on voyait mercredi dernier Nicolas Sarkozy, Cécilia Sarkozy, le fils né de leur union ainsi que les deux fils nés du premier mariage de Monsieur et les deux filles nées du premier mariage de Madame. Rien que de très naturel à première vue, rien qui me choque en soi. Toutefois n’est-il pas amusant ce petit tableau du catholique anti-soixante-huitard divorcé (alors qu’il était marié à l’église et donc devant Notre Père, et avec deux enfants qui plus est) et remarié avec une femme elle-même divorcée (et mère de deux filles, la démone !) paradant au milieu de sa famille recomposée ? Il crache un peu dans la soupe le monsieur parce que, sans les affreux événements de Mai et la libération des mœurs qui s’en est suivie au cours des années soixante-dix, jamais un homme dans une telle situation matrimoniale, aussi habile politicien fût-il, ne serait parvenu à se faire élire par la majorité du peuple de ce « vieux pays » (pour reprendre l’expression sarkozyste) qu’est la France.

 

Nous sommes en présence d’un joli paradoxe, celui du conservateur qui ne peut gagner que grâce à la libéralisation des mœurs qu’il dénonce, celui du discours conservateur dont la victoire dans les urnes se fonde finalement sur le fait que la société est, elle, acquise à des mœurs libérales, posant le primat de l’épanouissement individuel sur la conformation aux normes sociales.

Optimisons la gestion des ressources humaines

Par Vincent Carel :: dimanche 29 avril 2007 à 14:40 :: La societe fermente

Sur le bord des routes on aperçoit parfois des bouquets de fleurs et des petites croix bancales qui célèbrent la mémoire de jeunes gens tués dans un accident de voiture. Bizarrement, seul, ou presque, la mort de jeunes est ainsi exposée au public, sans doute parce que les parents de ces défunts souffrent de la mort prématurée de leurs enfants. Peut-être suis-je trompé par une impression fallacieuse, mais il ne me semble pas que ces monuments funéraires sommaires soient édifiés par ces mêmes familles quand le hasard, la maladresse ou la bêtise criminelle fauche leur enfant à un âge plus avancé. Ce sont des êtres qui n’ont pas atteint tout à fait l’âge adulte que l’on célèbre publiquement de la sorte et non les enfants au sens large du terme. Cette pratique m’étonne d’autant plus que nous avons plutôt tendance, individuellement et collectivement, à évacuer la mort du champ de nos préoccupations, de notre langage, de notre existence et assimilons le décès à une anomalie, quand ce n’est pas à une maladie qu’il faudrait guérir à l’instar de certains illuminés tel le généticien britannique Aubrey de Grey et quelques autres.

 

La célébration publique de la mémoire du jeune défunt n’est pas anodine. Si les parents ressentent le besoin de commémorer de la sorte le jeune pas encore adulte, c’est-à-dire pas encore autonome, préférentiellement aux autres enfants décédés dans les mêmes conditions à l’âge adulte, n’est-ce pas précisément en raison de cette nuance quant au statut social des enfants tués, le fait que les uns étaient encore en période d’apprentissage, si j’ose dire, et que les autres étaient déjà pleinement autonomes ? En ce cas la commémoration à laquelle se livrent les parents ne serait-elle pas une forme de compensation de la faute qu’ils auraient le sentiment d’avoir commise par leur incapacité à empêcher la mort prématurée de leurs jeunes enfants, faute commise à l’encontre de la société qui confie aux parents la responsabilité de l’éducation, de la santé et de la sécurité des enfants et des jeunes en attendant que ces derniers parviennent à l’autonomie individuelle ? L’exposition publique du deuil est un comportement déviant, à notre époque ; signifier l’endroit où la mort à frapper le « jeune » peut alors sembler une intention anormale, une intention qui s’oppose à l’inclination générale qui consiste à repousser la mort dans les hôpitaux et les funérariums, loin de l’espace public. C’est omettre que ce faisant les parents expient le crime abominable et sans nom qui prive la société d’un individu précieux, qu’ils expient lors par la reconnaissance publique de leur crime, en démontrant de manière ostensible qu’ils sont coupables d’un crime irrémissible, c’est-à-dire qu’ils ont intériorisé ce sentiment de culpabilité, au final, qu’ils reconnaissent ce dont la société les avait investis temporairement : la responsabilité parentale de veiller sur le petit d’homme jusqu’à ce qu’il accède à l’autonomie, et que la mort violente du jeune qu’ils n’avaient su empêcher semblait remettre en cause.

 

On croit naïvement que c’est l’individu qui vit et meurt quand c’est la société qui vit et meurt à travers l’individu. Cela saute à la gorge si l’on envisage la désinvolture avec laquelle est accueilli le trépas des vieilles personnes, ces êtres très coûteux et de plus en plus nombreux qui vident les caisses d’assurance-maladie sans les financer plus. Pour quelles raisons en effet devrait-on établir une sorte de hiérarchie entre différentes catégories de trépassés ? Il peut sembler logique que la mort soit plus choquante quand elle fauche un jeune qu’un ancien alors qu’il n’y a rien de logique dans ce non-raisonnement : il n’y a de signifié dans cette fausse logique que du social, du culturel. La seule chose que l’on peut comprendre avec ces évidences absurdes et insanes c’est plutôt la manière dont notre société hiérarchise les individus en fonction de leur productivité plus ou moins grande. De la même manière que l’on tend à distinguer de plus en plus les travailleurs qualifiés et les non qualifiés, ceux qui sont très productifs et ceux qui le sont moins, ceux qui ont le droit d’immigrer dignement parce qu’ils sont qualifiés et productifs et ceux qui ne peuvent immigrer que clandestinement parce qu’ils sont non qualifiés et peu productifs, ceux à qui est reconnu un droit légitime à quitter le pays pour payer moins d’impôt parce qu’ils sont qualifiés et très productifs et ceux qui sont des criminels parce qu’ils sont soupçonnés a priori de vouloir abuser des aides sociales, criminels parce qu’ils sont non qualifiés et peu productifs –de la même manière que l’on tend à distinguer de plus en plus les hommes en ces deux catégories, on établit une distinction entre les morts productives parce qu’elles évacuent un improductif, lesquelles ne doivent pas entraîner une affliction excessive, voire soulager l’improductif qui n’avait plus vraiment sa tête de toute façon, qui était bien malheureux à radoter dans son coin, et les morts improductives parce qu’elles retranchent de la société un productif, lesquelles morts doivent provoquer une affliction marquée, si possible accompagnée d’anti-dépresseurs.

 

C’est la société qui nous enjoint ou nous conduit à pleurer les uns avec retenue et les autres avec excès (subventionné par la Sécurité sociale). Car si on raisonne un petit peu on comprend vite (« on » c’est-à-dire en fait moi !) que le vieillard sénile à beaucoup plus à perdre que le jeune homme en pleine santé. Quand on a plus toute sa tête, on part dans un lieu spécialisé dans la soustraction des inutiles angoissants mais on est débarrassé du même coup de la société ; quand on n’est plus soi-même on n’est plus soumis à toutes les contraintes que nous font subir la masse incommensurable des autres et de la comédie de l’individu autonome et de la société libérale, laquelle se révèle à l’expérience aussi bête et aliénante, insatisfaisante et ennuyeuse que la comédie sociale du temps jadis où la société n’était pas libérale ni l’individu autonome. Quand on n’est plus soi-même et qu’on vit en soi, pour soi et par soi qu’importe cette individualité encombrante, qu’importent le monde et les gens et qu’importent toutes choses ! On a donc beaucoup à perdre puisque on devient enfin seul au monde, sans souffrir pour autant de la solitude. Alors que le jeune ne perd rien en mourant, si ce n’est le déplaisir d’une existence absurde et somme toute inutile au cours de laquelle il prendra conscience petit à petit de la vanité de sa petite autonomie individuelle et de la vérité profonde de sa dépendance intégrale à l’égard des autres, qui sont tellement désagréables, qui lui seront de plus en plus désagréables à mesure qu’il avancera en âge et dépendra de plus en plus d’eux, c’est-à-dire qu’il sera de plus en plus conscient qu’il dépend d’eux. En outre le jeune meurt ignorant de sa propre mort, empli par un sentiment illusoire mais prégnant de toute-puissance et d’immortalité virtuelles : meurt-on vraiment quand on ne sait pas qu’on va mourir ou quand on a l’impression que la mort c’est pour les autres, les vieux ? Au contraire du jeune qui meurt décapité par le capot avant de la voiture de son copain avec trois grammes d’alcool dans le sang, le vieillard qui meurt à 90 ans après avoir perdu la tête a eu le temps de la voir venir la mort, a eu le loisir de s’imprégner de l’inéluctabilité non pas de la mort en général mais de sa propre mort à lui, perspective assez peu conciliable avec cette agitation permanente à quoi s’adonne les hommes et qui leur donne l’impression d’exister et d’être libre. Pour celui qui meurt le trépas revient au même, quelque soit son âge, son statut social ; ce qui change c’est la soudaineté de la chose ou son caractère progressif, c’est le fait d’être surpris par un événement inattendu ou de le voir survenir après une longue attente. Autrement dit plus on meurt vieux plus c’est désagréable puisque ça correspond à quelque chose que l’on connaît et attend depuis plus longtemps. Vivre, c’est cheminer vers la mort en connaissance de cause. Du point de vue rationnel de l’individu, mourir vieux constitue un trouble infiniment plus brutal que mourir jeune, ça n’est donc pas moi, pas moi qui suis un être de raison qui exprime de la peine à la nouvelle de la mort accidentel d’untel fauché à vingt ans par un platane et qui prend « avec philosophie » l’annonce des obsèques du grand-père d’untel, mais la société à travers moi qui récrimine contre la perte d’un potentiel productif et enregistre pour information l’élimination d’un poids mort. C’est cette société-là, c’est notre société qui exige que la loi autorise l’euthanasie, pour les souffrants sans espoir, à ce qu’il paraît.

 

Je suis extrêmement dubitatif quant aux arguments avancés par les promoteurs de la légalisation de l’euthanasie. En effet, qu’a-t-on besoin, depuis quelques années, d’autoriser l’homicide médical, lequel a été pratiqué dans l’indifférence générale par des générations de médecins et d’infirmières ? Il est superflu de légaliser un acte qu’il suffit d’ignorer, que la société et les individus ont ignoré superbement pendant des générations et des générations. Cette légalisation est d’autant plus inutile que les tribunaux ne condamnent pas ce genre d’actes et que la plupart des gens trouvent ça très bien, en tout cas tout à fait acceptables moralement. Ce débat sur l’euthanasie est complètement délirant puisque, en fait, ce sont les partisans de la légalisation qui, en plaçant le débat sur la place publique, font surgir, d’une, des oppositions de principe chez quelques uns minoritaires et, de deux, conduisent des médecins devant les tribunaux en mettant l’administration devant l’obligation morale de porter les cas d’homicide médical devant la justice, tout en sachant que la procédure n’aboutira à rien si ce n’est à gaspiller l’argent du contribuable et à causer l’abattage d’arbres innocents qui fourniront la cellulose qui entrera dans la composition du papier sur lequel les journaux rendront compte d’un procès dont chacun connaît à l’avance l’issue. Pourquoi légiférer quand il suffirait de continuer comme si de rien n’était en laissant aux médecins, aux infirmières et aux familles le soin désagréable de trancher en faveur de la vie ou de la mort de leur grand malade ?

 

Un argument particulièrement captieux consiste à dire qu’en instituant un cadre légal on déchargerait les médecins, infirmières et familles de l’angoisse de s’octroyer droit de vie et de mort. Cet argument aurait un sens si la loi, dans sa magnificence candide, occisait ou laissait vivre. Or la loi, au mieux, définira un certain nombre de cas où les médecins, les infirmières et les familles auront le droit de choisir de donner la mort au grand malade ou de le maintenir en sa vie dolente. Autrement dit, ça ne changera rien au dilemme que se poseront les intervenants, qui seront toujours dans la situation de s’octroyer un droit de vie ou de mort et d’assumer seuls la responsabilité morale d’un choix impossible à trancher. Sans compter qu’en légalisant on oblige celui ou celle qui tranche à se mettre d’accord avec toutes les personnes impliquées dans l’affaire : par exemple, le médecin qui subit un accident dont il sait qu’il finira par le priver de toute capacité motrice, de toute capacité à communiquer avec son entourage, peut se mettre d’accord avec un collègue pour régler l’affaire avant d’en arriver là ; et tout le monde y trouve son compte, le malade angoissé, le collègue angoissé et la famille angoissée. Aujourd’hui ce genre de menus arrangements est possible justement parce que la mort assistée est illicite. Par contre le jour où cette pratique deviendra légale le collègue angoissé ne pourra plus refuser de consulter le compagnon du malade, lequel a quand même son mot à dire, leurs enfants ainsi que les parents. En l’état actuel des choses le collègue angoissé peut se payer le luxe d’esquiver la famille angoissée, puisque il sait que dans le cas où le compagnon, les enfants, les parents porteraient l’affaire au tribunal ce dernier l’acquittera sous les applaudissements du public. Alors que si l’euthanasie est légalisée on imagine bien qu’elle prévoira d’associer les proches, au moins le mari ou la femme à la décision. Ainsi, dans le cas où le médecin malade voudra épargner à son époux ou son épouse une inutile souffrance supplémentaire en ne l’associant pas à la terrible décision de le tuer, le collègue angoissé se trouvera placé devant le risque que l’époux ou l’épouse, soupçonnant un cas d’euthanasie, ne dépose une plainte du fait qu’il ou elle aura été tenu à l’écart en contradiction avec la loi : alors ce ne sera plus un héros du corps souffrant qui sortira du palais de justice sous les vivats mais un salop qui aura occasionné la souffrance d’un veuf ou d’une veuve effondré d’avoir été traité comme un étranger, d’avoir été en quelque sorte répudié.

 

Pour ma part je suis persuadé qu’une légalisation de l’euthanasie fera surgir plus de problèmes qu’elle n’en réglera. Autant dire que je ne crois pas une seconde à ces histoires de soulagement de souffrances inutiles ou de liberté de choix pour l’individu. Par contre je constate l’évidence quiète avec laquelle nous accueillons la mort des vieilles personnes, choses inutiles. Si la société veut tuer les malades incurables et qui souffrent vainement ce ne peut être par considération humanitaire car si c’était le cas il lui suffirait, il nous suffirait de continuer à faire comme si de rien n’était, à laisser le soin au corps médical de régler l’affaire ; ça me semble plutôt un moyen de liquider une charge inutile et improductive, ce qui constituerait une régression. En fait la légalisation de l’euthanasie ne vise pas à fonder une liberté individuelle à choisir sa mort mais plutôt à construire une nouvelle forme de hiérarchisation parmi les hommes, une nouvelle manière de hiérarchiser la valeur de la vie des hommes et des femmes en rapport avec leur degré d’utilité sociale.

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