Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux
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...qui s'opposent au rétrécissement du politique consécutif à une vision éxégérément individualiste de la société qui contribue au démembrement de la démocratie.
La démocratie est-elle affaire de groupes ou affaire d’individus ? Bien sûr la démocratie a pour fin la résolution des problèmes de la cité mais de quels problèmes s’agit-il, relève-t-il des individus ou des groupes sociaux ? Et suffit-il que des individus, même citoyens, s’investissent dans l’arène politique pour que leurs questionnements trouvent des réponses, leurs craintes un apaisement, leurs désirs un accomplissement ?
L’homme européen contemporain peut être imbu de son autonomie individuelle, il peut se rêver en ordonnateur de son destin, en citoyen rationnel ; il peut tout autant faire de grands discours sur le libéralisme des sociétés européennes, sur la promotion de l’égalité ou la lutte contre les discriminations ; il n’en reste pas moins que tout groupement humain produit des hiérarchies : celles-ci peuvent être plus ou moins marquées, plus ou moins brutales, leurs formes changeantes selon le temps et le lieu, elles n’en subsistent pas moins. Exprimées au sein d’une équipe de travail, d’un club sportif ou d’un réseau d’amitié les hiérarchies induites par les relations des individus entre eux sont sans doute sans grande importance mais à l’échelle de la société le problème se pose différemment. Car au niveau de la société se décident le partage des richesses, le degré de liberté dont jouissent les individus, leur accès aux services de l’Etat ainsi que la protection contre la prédation éventuelle de ce dernier, leur accès au marché du travail ainsi que la protection contre la prédation éventuelle des entreprises, etc. : les hiérarchies sociales jouent donc un rôle essentiel dans la vie des hommes et déterminent en grande partie leurs existences. Or, si la société produit des hiérarchies et que celles-ci influent fortement sur la vie des citoyens, une organisation politique ou un mouvement social qui se préoccuperait des individus en faisant comme si ces hiérarchies n’existaient pas, comme si à l’égalité en droit correspondait une égalité réelle au sein de la société, se condamnerait (ou condamnerait ceux qu’elle prétend défendre) à échouer, pour autant que ses objectifs consistent à égaliser les conditions d’existence des membres de la société bien sûr.
La loi sur la parité entre les hommes et les femmes au sein des assemblées élues fournit un bel exemple de la nécessité de prendre en considération les appartenances sociales et les structures hiérarchiques produites par la société. Avant l’introduction de cette mesure corrective, la loi posait une égalité de droit et de devoir au point de vue civique entre femmes et hommes, toutefois la réalité des hiérarchies sociales, qui aboutit à un monopole masculin sur les lieux de pouvoir, contribuait à vider de sens cette égalité purement formelle. Ainsi tant que le problème de l’accession des femmes à la représentation politique a été cantonné à une affaire d’individus, tant qu’il a été perçu comme une affaire de lutte entre individus égaux, or de toute prise en compte de la réalité de structures politiques qui interdisaient quasiment aux femmes d’accéder à la représentation, c’est-à-dire or de toute prise en compte des hiérarchies existant entre des groupes distincts (en l’occurrence les hommes et les femmes), alors il n’a pu être résolu autrement que par le déni et la propagande sur la France ou l’Europe comme pays où les femmes et les hommes sont égaux, discours narcissique dont la contrepartie réside dans l’obsession moralisatrice à l’endroit du reste du monde dénoncé comme inégalitaire, cette dénonciation indignée constituant en quelque sorte un miroir où contempler sa propre justice et bonté, ce qui permet de jeter un voile pudique sur la réalité de sociétés européennes où la situation des femmes est sans doute meilleure que dans le monde arabe, en Afrique ou en Inde mais qui est encore loin de l’égalité. De fait ce n’est qu’à partir du moment où la fiction de l’égalité entre hommes et femmes a été dénoncée comme telle que l’on a pu commencer de résoudre le problème en inscrivant dans la loi l’obligation pour les mouvements politiques de présenter un nombre égal de femmes et d’hommes sur les listes qu’ils proposent aux suffrages des Français. Ainsi le problème de l’égalité homme/femme ne résidait pas dans l’égalité entre l’homme et la femme envisagés dans leurs dimensions individuelles mais dans l’égalité entre le groupe social des hommes et le groupe social des femmes, de sorte que l’égalité de la femme considérée en tant qu’individu avec l’homme en tant qu’individu n’est que la conséquence de l’égalité entre ces deux groupes pensés non en tant qu’agrégats d’individus mais en tant qu’ils sont construits socialement dans le cadre d’une société qui tend à hiérarchiser leur relation, au profit du groupe masculin en l’occurrence.
Au sein d’une société hiérarchisée, nécessairement hiérarchisée parce qu’elle est complexe ou peut-être tout bêtement parce que cela correspond à une propension intrinsèque à tous les mammifères sociaux : même les troupeaux de vaches, aussi paisibles qu’ils puissent paraître, connaissent une hiérarchie ; même chez les bonobos, qui sont nos plus proches parents avec les chimpanzés, même chez ces primates très intelligents et peu violents où ce sont les femelles qui dominent la société il existe des hiérarchies, entre les femelles et les mâles considérés en tant que groupes distincts ainsi qu’à l’intérieur de chacun de ces deux groupes –au sein d’une société hiérarchisée, dis-je, il s’avère nécessaire de prendre en compte l’existence de groupes sociaux distincts afin de permettre une véritable égalité entre les individus. Pour être plus précis je dirai que l’égalité entre les individus n’est possible que si l’on construit au préalable une égalité entre les groupes sociaux auxquels ils appartiennent : pour que deux individus appartenant à deux groupes différents soient égaux la condition sine qua non afin de réaliser cette égalité est d’égaliser les deux groupes, c’est-à-dire de prendre en compte le rapport de hiérarchie qui lie, a priori et dans l’ordre social, ces deux groupes afin d’y pallier a posteriori et dans l’ordre politique. Mais pour cela encore faut-il identifier les divers groupes, renoncer à cette égalité formelle entre des individus censément autonomes et/ou responsables et, enfin, reconnaître cette dernière pour ce qu’elle est : une fiction, certes flatteuse pour nos petites vanités mais une fiction dont la permanence est le meilleur gage de la perpétuation des inégalités réelles.
Ainsi la démocratie met-elle en relation des groupes davantage que des individus. Dans les faits les individus, isolément, ne peuvent pas faire grand-chose contre les hiérarchies sociales ; certes ils disposent d’une certaine marge de manœuvre et ne sont pas enfermés de manière absolument rigide dans leur groupe mais il est illusoire d’imaginer que chacun puisse s’émanciper de son groupe, tout du moins dans le sens ascendant. D’ailleurs on peut se poser la question de savoir dans quelle mesure une certaine mobilité sociale ne constitue pas une condition nécessaire au maintien des hiérarchies en place ainsi des avantages dont bénéficie tout groupe par rapport à tous ceux qu’il domine au sein du système hiérarchique. Après tout, dans un régime de hiérarchies entièrement fixes où l’existence de chacun est intégralement déterminée par sa naissance, les risques d’explosions sociales sont permanents puisque le partage des richesses se définit entre des groupes dont les membres des classes inférieures savent qu’ils n’ont d’autre moyen à leur disposition afin d’améliorer leur pitance que l’action collective et le renversement des hiérarchies en place, de même que les individus des classes supérieures n’ont d’autre alternative s’ils veulent maintenir leurs avantages que la répression. C’est là un régime toujours au bord de l’effondrement, un régime qui n’est viable que s’il est étayé par une religion qui donne un sens auxdites hiérarchies et les légitiment au moyen de l’eschatologie : c’est du moins ce qui s’est passé en Europe pendant des siècles, les curés expliquant à leurs ouailles qu’elles devaient se plier aux décisions de Dieu et que, de toute façon, les derniers sur la Terre seraient les premiers au Ciel, à condition toutefois qu’ils se soumettent à l’ordre des choses et vivent leur vie terrestre de crève-la-faim sans protester. Cela étant, tout abject que soit le christianisme, il n’a jamais complètement éliminé toute contestation sociale ; même en son sein ont fleuri des courants révolutionnaires. Toujours est-il que l’alliance de la répression judiciaire orchestrée par les Etats avec la coercition eschatologique de l’Eglise s’est montrée relativement efficace, du moins tant que les populations ont adhéré au discours de cette dernière : où l’on voit que ce régime, pour efficace qu’il soit en matière de maintien de l’ordre des choses (c’est-à-dire des hiérarchies sociales), repose essentiellement sur la violence, l’obscurantisme et l’ignorance. Car, quand l’édifice de fictions bâti par l’Eglise s’est lézardé, l’édifice institutionnel qui permettait la perpétuation des hiérarchies et des avantages grandissants qu’elles procurent au fur et à mesure que l’on grimpe les degrés de la pyramide sociale s’est lézardé lui aussi avant de s’écrouler.
Vu sous cet angle on peut dire que le régime républicain, en fluidifiant quelque peu la mobilité sociale ainsi qu’en développant un discours sur les libertés individuelles, représente un excellent viatique dans la perspective de la perpétuation de l’ordre des choses : en fondant un discours qui donne aux individus censément libres la possibilité de s’élever dans les hiérarchies sociales il fait d’une pierre deux coups : d’une, il affaiblit les capacités de défenses des classes inférieures en incitant les individus de ces milieux à entrer en compétition les uns avec les autres afin d’accéder aux degrés supérieurs de la pyramide sociale (car, bien sûr, seule une toute petite portion de ces compétiteurs obtiendra la récompense qu’il convoite) ; de deux, il légitime les hiérarchies en les faisant reposer sur le mérite individuel, puisque chaque homme étant égal dispose d’une chance égale dans la vie, quelque soit son origine. De là à dire que la République est un régime réactionnaire et conservateur il n’y qu’un pas qu’il serait absurde de franchir au vu de l’évolution des sociétés européennes depuis le dix-huitième siècle : je dirais plutôt que la République est un régime ambivalent dont les présuppositions idéologiques constituent un puissant moyen de perpétuation de la domination des classes supérieures sur les classes inférieures tout en donnant à celles-ci les armes pour se défendre de la prédation de celles-là. Mais encore faut-il que lesdites classes inférieures se saisissent de ces armes et mettent le nez des classes supérieures dans les contradictions de leur discours, afin de les amener à accepter une réforme de la société qui égalise la condition des hommes.
Comme on apu le constater depuis le retour de la démocratie en France, c’est-à-dire depuis que, sans le vouloir, Bismarck a rendu au peuple français sa souveraineté après que la soldatesque prussienne eut envahi et occupé la France, provoquant incidemment la chute du Second Empire –comme on a pu le constater depuis le retour de la démocratie donc, la situation sociale des classes inférieures a eu tendance à s’améliorer. Cela dit ce n’est pas la démocratie en tant que telle qui est responsable de cette situation : à l’instar de tout régime politique la démocratie a avant tout pour but de maintenir l’ordre social des choses et, en ce sens, il est au moins aussi efficace que l’Ancien Régime. Si la démocratie assure la perpétuation des hiérarchies en place en posant le principe fallacieux d’une égalité sociale entre des citoyens égaux en droit qui seraient responsables de leur vie puisque, la loi n’établissant pas de distinctions entre eux, ils sont censés être les maîtres de leur destin, il n’en reste pas moins que ce principe d’égalité constitue une arme si les dominés parviennent à démontrer que ce principe n’a de sens que s’il se traduit par une égalité réelle des individus dans l’ordre social ; et pour cela il faut mettre de côté sa petite vanité d’individu autonome qui ne doit rien à personne et apprendre à raisonner en terme de groupe social. Car la perpétuation de la domination implique justement la négation de l’existence des classes sociales et l’affirmation que rien n’existe hormis l’individu et la société à l’exception de la famille, élément de la reproduction sociale mais aussi source de prise de conscience de la réalité des hiérarchies sociales en cela que les générations successives ont tout loisir de constater la vanité des logiques purement individualistes (qui s’expriment en rêve d’ascension sociale « à la sueur de son front », la version triviale de la méritocratie républicaine, mais tout aussi illusoire que la version poétique des hussards noirs de la République distribuant le savoir afin de permettre à chacun de s’élever) quand elles voient que l’ascension sociale constitue l’exception et la reproduction sociale la norme. C’est un fait que l’on peut observer tout au long du vingtième siècle : les grandes conquêtes sociales ont toujours été le fruit de l’alliance du mouvement social et d’un mouvement politique mais jamais d’un mouvement politique seul, ainsi en 1936 et 1945 ont été engagées les réformes les plus profondes au plan économique et social que la France ait connue. Ce qui s’est produit à partir de la fin du dix-neuvième siècle, et ce qui a duré jusqu’aux années soixante-dix du vingtième, c’est la prise de conscience progressive de l’existence de classes sociales, du fait que la société n’était pas que la simple association d’individus libres mais la fédération de groupes sociaux antagoniques. Ainsi quand la classe inférieure formée par les ouvriers a pris conscience qu’elle formait une classe ouvrière les choses ont commencé à évoluer, le discours sur l’égalité républicaine a été renvoyé à ce qu’il est (une mystification) et l’exigence de l’instauration d’une véritable égalité s’est fait jour, une égalité qui prenne en compte la réalité des hiérarchies sociales afin de les parer.
Finalement, pour que la République devienne une réalité et cesse d’être un discours de dénégation du monde tel qu’il est, il faut dépasser l’idée de la citoyenneté, non pour la détruire mais justement pour qu’elle s’épanouisse. Il faut dépasser cette idée qui veut que la chose publique relève de l’expertise individuelle et de l’opposition des vues individuelles et accepter l’idée que la démocratie oppose des groupes et non des individus, qu’elle oppose des groupes qui s’inscrivent dans un système hiérarchique qui préside au partage des richesses (qui est pour moi la question centrale de la démocratie). Il est aussi nécessaire de renoncer au rêve de la société sans classe et sans hiérarchie, non pas, là encore, pour se soumettre à l’ordre des choses, mais pour permettre la mise en place d’institutions qui ordonnancent les relations entre les groupes sociaux et permettent leur expression au plan politique, ce afin que chacune puisse exposer ces vues et participer également à la prise de décision. Les individus ne peuvent être égaux que si on les envisage relativement à leur insertion dans un groupe social d’une part et, d’autre part, relativement à la place de ce groupe dans la hiérarchie sociale : en un sens parvenir à l’égalité des individus implique de reconnaître et d’accepter l’inégalité dans l’ordre social afin de corriger dans l’ordre politique les inégalités entre les groupes sociaux.
En somme c’est la lutte des classes qui vivifie la démocratie et non la citoyenneté, qui se construit par ladite lutte car le citoyen tout rationnel et instruit qu’il est n’est rien s’il est inconscient de son appartenance sociale dans une société qui produit nécessairement de la hiérarchie, hiérarchie d’où découle le partage des richesses et des gratifications sociales (notamment au plan sexuel ?), partage qui sera forcément inégal si les groupes dominés ne sont pas conscients et organisés et n’exigent pas leur part du gâteau, ce qui nous ramène à l’état premier de la démocratie qui est de perpétuer l’ordre inégal des choses à la différence toutefois que, les conditions des citoyens s’étant fortement égalisées au cours du siècle précédent, cela revient à faire croître les inégalités et donc à vider la citoyenneté de son sens puisque la démocratie présuppose que les citoyens sont égaux et que ceux-ci constatent qu’ils le sont de moins en moins en vérité tout en étant incapables de restaurer la situation de relative égalité qui avait cours jusqu’à il y a peu, de sorte que se développe un sentiment d’impuissance à l’égard du monde et de la société qui aboutit à un état d’angoisse devant un monde devenu incompréhensible et quasiment étranger, ce qui rend encore plus difficile la prise de conscience sociale et nourrit les crispations identitaires ou religieuses.
Ce qui me conduit à cette question : la crise actuelle de la démocratie n’est-elle pas la conséquence de l’effondrement de la conscience de classe ?
...si l'on souhaite améliorer la représentativité des élus nationaux et ainsi renforcer leur légitimité, partant la légitimité des institutions nationales.
J’évoquais dans une contribution précédente les raisons pour lesquelles il me semblait nécessaire de rendre obligatoires l’inscription sur les listes électorales et la participation aux élections, sachant que ce sont les catégories les moins bien insérées socialement et économiquement (donc les moins influentes) qui s’abstiennent le plus et considérant que cette abstention contribue à accentuer encore leur isolement dans le champ politique dans la mesure où les candidats à la représentation du peuple tendront toujours à privilégier les arguments et les questions qui concernent le plus les électeurs qui peuvent les amener à la victoire, attitude par ailleurs compréhensible et somme toute rationnelle. Toutefois cela ne suffirait sans doute pas à modifier en profondeur le fonctionnement de la vie politique et la distribution sociale des élus du peuple ; d’autres réformes s’avèrent nécessaires afin d’accompagner la première si l’on souhaite aboutir à une distribution sociale équitable du personnel politique et de la représentation du peuple, ceci afin de faire en sorte que les problèmes des différentes couches de la société puissent être également pris en compte (et donc résolus autant que faire se peut) : la réforme des modes de scrutin et des circonscriptions électorales.
Ainsi le mode de scrutin majoritaire, en interdisant aux formations minoritaires l’accès au parlement autrement que par le biais d’accords a priori avec l’un ou l’autre des deux partis dominants, étouffe la représentation nationale et inféode les députés aux clans en lutte au sein des deux supposés grands partis (qui ne dépassent guère 20% des suffrages), sachant que, de toute façon, pour être élu un député doit être soutenu par l’un de ces deux partis et que, quand il en est membre, il doit faire allégeance aux clans qui se partagent le politburo et qui décideront en fonction du rapport de forces interne la répartition des portefeuilles ministériels. En adoptant un mode de scrutin proportionnel on n’évite pas les luttes d’influence mais au moins celles-ci sont-elles la conséquence du choix exprimé par les électeurs et pas simplement dues aux rapports de forces internes aux partis dits majoritaires qui se sont arrogés le monopole de la représentation du peuple. Qui plus est avec le scrutin proportionnel les petites formations peuvent négocier plus aisément leur soutien au gouvernement, puisque elles peuvent obtenir des sièges de manière autonome sans en passer par ces négociations auxquelles se livrent les petits partis de gauche ave le PS avant chaque élection, ce qui réduit certes la stabilité des majorités gouvernementales mais permet une meilleure prise en compte des intérêts des catégories minoritaires alors qu’avec le système majoritaire se trouvent mis en avant les problèmes qui touchent le plus grand nombre, c’est-à-dire, finalement, le plus petit dénominateur politique commun. On comprend pourquoi dans ces conditions le renouvellement du personnel politique est si difficile en France et pourquoi ce sont justement les populations les plus faibles et les minorités qui votent le moins, tout simplement parce que le système électoral est conçu de sorte (ou abouti) à expulser les questions posées par ces populations d’un champ politique tout entier envahi par les préoccupations de la population majoritaire, c’est-à-dire celle qui pose le moins de problèmes politiques, sociaux et économiques pour la raison qu’elle se trouve dans la moyenne et dans la norme (ce qui ne veut pas dire que ses préoccupations sont illégitimes et ne doivent pas être prises en compte). Le mode de scrutin majoritaire, bien pratique pour le duopole PS/UMP, traduit non pas une intention de bâtir des institutions solides capables de mener des politiques audacieuses au nom de l’intérêt général (contrairement au mythe gaullien repris à son compte par Mitterrand et plus généralement par les socialistes à partir du moment où ils eurent goûté les délices du pouvoir quasi absolu) mais celle de permettre au pouvoir en place de se maintenir indéfiniment. Autrement dit les institutions de la Cinquième République sont conservatrices dans leurs intentions mêmes : on peut d’ailleurs constater qu’au cours des 48 années de ce régime la ventilation des élites n’a fait que régresser, comme le montre la diminution par trois du nombre d’élèves issus de familles ouvrières au sein des grandes écoles et la quasi disparition des ouvriers et employés de la représentation politique.
Je crois profondément que l’instauration d’un scrutin proportionnel permettrait d’améliorer la représentativité des élus, d’abord en rapprochant la répartition des mandats électifs de l’expression de la volonté populaire, ensuite en facilitant l’accès à la représentation politique à des catégories de population qui n’ont de fait quasiment aucune possibilité d’accéder à l’Assemblée nationale. Cela étant, réformer le mode de scrutin ne suffira pas à résoudre le problème que pose la concentration du pouvoir politique entre les mains des indéboulonnables représentants des classes supérieures, population par ailleurs respectable : mais peut-on parler de démocratie quand la représentation effective du peuple se trouve accaparée de fait par une petite frange de ce peuple, toujours la même qui plus est ? Nous pouvons nous parer du beau titre de citoyen, nous n’en restons pas moins des individus occupés par leurs intérêts particuliers, à quelque classe sociale que nous appartenions. Or la question centrale de toute société démocratique concerne le partage des richesses et l’accès au bien-être sous tous ses aspects, ce qui implique des arbitrages au nom de l’intérêt général qui peuvent être contradictoires avec les intérêts particuliers de telle ou telle catégorie de population. Je ne doute pas qu’il existe des esprits purs capables de trancher et de juger indépendamment de leur intérêt particulier et je suis même persuadé que la plupart de nos représentants sont sincères quand ils clament leur attachement à l’intérêt général. Il est toutefois bien difficile d’aller contre son propre intérêt, même quand on est certain de juger en toute impartialité il nous arrive de nous abuser nous-même : quand notre intérêt propre est en jeu les discours ou les propositions qui vont dans le même sens nous paraissent plus facilement, avec plus d’évidence, comme relevant de l’intérêt général même quand ce n’est pas le cas (par exemple, tout le monde juge que les passe-droits sont néfastes à la collectivité mais combien d’entre nous sont capables de refuser un passe-droit qui se présente à lui et combien ne se rendent même pas compte qu’ils en bénéficient et se sentiront sincèrement insultés si on leur fait remarquer que, s’ils ont dégoté ce logement confortable et pas cher dans un quartier tranquille, c’est grâce à leur belle-sœur ou à leur père qui travaille à l’office public X ou dans l’agence immobilière Y, sans l’intervention desquels ils continueraient à vivre dans un studio de 12 mètres carré au cinquième étage sans ascenseur à cinq cents euros par mois) ?
Dans ces conditions faut-il se satisfaire d’un système politique et institutionnel dont les trois quarts des tenants appartiennent aux classes supérieures ? Comment définir un intérêt général quand les trois quarts des élus appartiennent au même milieu social et partagent les mêmes intérêts particuliers et quand les catégories populaires n’ont comme seuls moyens de défendre leurs intérêts particuliers que la grève et la manifestation sachant qu’en outre les catégories populaires n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts et ne disposent pas également de ces armes, ce qui fait que, à l’intérieur de ces catégories, ce sont les plus favorisés (ou les moins défavorisés) qui peuvent le mieux faire entendre leur voix et les plus faibles qui en sont exclus ? Notre système politique a été conçu de manière pyramidale, de sorte que, d’une part, les couches les plus favorisées se trouvent être les plus influentes et donc les plus à même de définir les orientations politiques au niveau national et que, d’autre part, à l’intérieur de chaque couche sociale c’est la sous-couche la plus favorisée qui est la plus influente et fait office de porte-parole de l’ensemble. Là encore on voit la finalité conservatrice qui préside à nos institutions : favoriser les avantages acquis (qui peuvent être de nature très différente selon le milieu), favoriser le maintien dans ces avantages de ceux qui les détiennent, favoriser la reproduction sociale des groupes qui détiennent ces avantages. Car, au bout du compte, on aboutit à un système de musellement des dominés par les dominants, dont la grande force réside dans la discontinuité de la domination. Certes quelques uns se trouvent tout en haut et dominent, quelques autres (sans aucun doute plus nombreux !) qui se trouvent tout en bas sont dominés ; mais entre ces deux extrêmes la grande masse des individus se trouve tour à tour en situation de dominant et de dominé, chacun dominant ceux qui se situent sur les degrés inférieurs par rapport à lui tout en étant dominé par ceux qui sont installés sur les degrés supérieurs. D’où la nécessité, pour chaque groupe social, de museler ses inférieurs car, évidemment, si chaque groupe apprécierait de grimper quelques degrés de la pyramide il n’a aucune envie de laisser sa place ; en outre, pour faire entendre ses intérêts particuliers, il doit autant que faire se peut éviter que les intérêts de groupe moins favorisés occupent l’espace politique, au risque de lui faire de l’ombre et de rendre impossible la résolution de ses problèmes ou la promotion de ses intérêts.
Peut-on s’étonner finalement de la forme particulière qu’a prise la progression des inégalités de revenus dans notre pays ? Car il y a bien une progression des inégalités de revenu mais elle ne touche pas tout le monde et surtout elle ne divise pas la société entre une petite minorité qui accapare et une grosse majorité qui décline. Si j’en crois Alternatives économiques seul le quart inférieur de la société a été réellement touché par ce phénomène durant les vingt dernières années, ce qui signifie que la brisure s’est produite à l’intérieur des couches populaires et non entre les couches populaires et les couches supérieures. Non seulement cela mais entre le quart le plus riche et le troisième quart (c’est-à-dire la moitié supérieure des couches populaires) l’écart s’est très légèrement réduit au profit de ceux-ci alors que dans le même temps l’écart de revenu entre le premier quart et le quatrième progressait logiquement un peu moins vite que celui qui sépare le troisième du quatrième. Ainsi, au sein d’une grande entreprise les niveaux de vie entre un cadre supérieur et un ouvrier en CDI se sont très légèrement resserrés alors qu’un écart notable s’est creusé entre l’employé de nettoyage industriel qui fait le ménage dans l’atelier et l’ouvrier qui y travaille (comme avec le cadre supérieur bien sûr). On voit qu’à l’intérieur des couches populaires celles qui souffrent le moins, celles qui subissent le moins les affres de la précarité et de la paupérisation sont celles qui sont les plus à même de se défendre et de contrer les décisions prises par un gouvernement par exemple ; on voit aussi que celles qui subissent le plus sont les moins remuantes dans la rue en terme de manifestation, dans les médias en terme de mouvements sociaux ; tout cela parce que les couches populaires ont des intérêts qui peuvent être convergents sur certains points mais qui sont parfois divergents. Or, si la représentation des couches populaires est assumée par les sous-couches les mieux insérées dans la société pyramidale, les problèmes spécifiques aux sous-couches les plus en difficulté ne seront jamais pris en compte ; et le mauvais esprit qui pointera ce fait se fera taxé de traître au mouvement social, sera accusé de diviser et de faire le jeu de l’adversaire par ceux-là même qui, à l’intérieur des couches populaires, ont tout intérêt à museler les plus faibles. Et bien sûr ce musellement ne sera pas conscient ni volontaire et les pourfendeurs de traîtres seront sincères, ils se mentiront à eux-mêmes.
Pour dénouer le problème de la non-représentation ou de l’inégale représentation des différentes catégories sociales, il appert qu’il faut réformer les règles qui président à la représentation, d’abord rendre obligatoire la participation aux élections, ensuite revoir le mode de scrutin, enfin passer d’un système de représentation de territoires à un système de représentation de catégories sociales. La suite plus tard…
...contribution sans grand intérêt par ailleurs.
Ne serait-il pas plus sain en effet pour notre démocratie que de rendre obligatoire l’inscription sur les listes électorales ainsi que la participation aux élections ? C’est un fait que, généralement, ce sont les plus faibles qui s’abstiennent, ceux que leurs conditions sociales d’existence dégradées et précaires conduisent à ne plus croire en la capacité du politique à changer les choses, à rendre la société meilleure et moins brutale. L’abstention massive des classes paupérisées contribue en outre à reléguer les problèmes spécifiques de ces populations à la périphérie des enjeux politiques, enjeux liés en grande partie aux enjeux politiciens des partis en lutte pour conquérir les suffrages des électeurs. On peut constater à ce sujet que des problèmes tels que le logement, le pouvoir d’achat, le chômage massif ou la précarité de l’emploi montent en puissance dans le débat politique (ou plutôt politicien) depuis que les classes moyennes, qui, elles, votent, sont rattrapées par ces évolutions socio-économiques qui touchent les classes populaires depuis les années 80, sans que cela ait beaucoup préoccupé les gouvernants de ce pays. Le summum de cette indifférence a d’ailleurs été atteint avec la campagne présidentielle de M. Jospin en 2002 dont le slogan étalait son ambition de « présider autrement », ambition sans doute légitime mais inaudible pour des gens qui ont des préoccupations beaucoup plus immédiates et triviales, comme de payer son loyer par exemple. Engager des réformes institutionnelles est sans doute nécessaire mais il faut être aveugle ou isolé dans sa tour d’ivoire pour faire de ces réformes la pierre angulaire de sa campagne.
En outre, en République, la loi est censée émaner du peuple ; en tout cas c’est au nom du peuple souverain que les représentants élus établissent la législation, ratifient des traités internationaux, etc. Est-il acceptable dans ces conditions qu’une part seulement du peuple concourt à la désignation des députés, du président, des maires ? Peut-on considérer comme le représentant du peuple souverain celui qui a été désigné lors d’un scrutin auquel une partie seulement de ce peuple souverain a exprimé son opinion et son choix ? On peut toujours objecter que, de toute façon, aucun élu ne décroche une élection à l’unanimité, qu’il est toujours désigné par une partie du peuple et qu’alors, en suivant le raisonnement qui est le mien, aucun élu n’est jamais légitime. Cela étant je crois qu’il s’agit là d’un faux problème car, dans le cas où tout le peuple se prononce, il n’y a pas de doute quant au résultat du scrutin : même si certains ont voté contre le lauréat ils doivent reconnaître que la majorité de leurs concitoyens se sont prononcés autrement et ne peuvent remettre en cause la légitimité du vainqueur (dans le cadre d’une élection au scrutin majoritaire) ; dans ce cas le candidat ou la liste qui obtient 55% des suffrages obtient 55% des suffrages du peuple. Mais dans le système actuel le candidat ou la liste qui rafle 55% des suffrages ne peut prétendre à représenter 55% du peuple mais 55% des électeurs qui ont participé au scrutin : le vainqueur n’a pas obtenu 55% des voix du peuple souverain mais 55% des électeurs qui se sont prononcés ; si l’abstention a atteint 20% il n’a obtenu que 44% des voix du peuple et si elle atteint 40% il n’obtient plus que 33%, ce qui veut dire qu’il n’est pas majoritaire dans le peuple. Le vainqueur d’une élection où tout le peuple ne participe pas n’est donc pas un représentant du peuple puisque il n’a pas été élu par la majorité de ce peuple : il représente tout au plus les électeurs qui ont fait l’effort de se déplacer parce qu’ils se sont sentis concernés ; il représente la majorité des gens qui se sont déplacés mais non celle du peuple dans sa globalité et il est toujours possible de lui rappeler qu'il a été élu par une minorité de la communauté des citoyens, autrement dit qu'il est illégitime.
Par ailleurs si chacun est libre de ne pas participer aux scrutins qui décident de la teneur politique des élus, chacun, qu’il vote ou pas, est tenu de respecter et de considérer comme siennes les législations et décisions des élus. En refusant de participer à la prise de décision collective le citoyen abstentionniste se place dans la situation du sujet passif qui se soumet à la loi par la force des choses et non parce qu’elle représente l’expression de la volonté du peuple. L’abstention constitue une forme d’abandon de la collectivité politique ou d’indifférence à son égard, un renoncement à la citoyenneté qui affaiblit le principe de la souveraineté populaire, un des fondements de la démocratie. Cela ne serait pas absolument insupportable si nous ne vivions une époque où les politiciens ne mettaient pas en place et n’utilisaient pas des organismes européens et internationaux au sein desquels la souveraineté populaire et la citoyenneté sont biffées d’un revers de la main indifférent par leurs propres représentants élus : le Conseil des ministres de l’Union européenne est à cet égard assez significatif de même que le soin de confier à un ectoplasme politique irresponsable autant qu’illégitime les négociations commerciales de l’Union auprès de l’OMC. Il est manifeste que les gouvernants européens aiment bien la démocratie à condition qu’elle n’entrave pas les affaires et les intérêts économiques des classes supérieures : je constate d’ailleurs que, suite aux refus des peuples français et néerlandais de ratifier le TCE, aucun de nos fervents Européens de gouvernants n’a émis l’idée de convoquer une véritable convention européenne qui serait élue au suffrage universel. Je doute d'ailleurs que ma proposition de rendre le vote obligatoire rencontrerait beaucoup d'approbations chez ces mêmes personnes qui considèrent qu'il vaut mieux, finalement, que la vile populace se contente de voter à la StarAc' et ne vienne pas troubler les sages délibérations des hommes responsables et pragmatiques et réalistes ainsi que les très-sages conseils de leurs experts indépendants mais néanmoins stipendiés.
Cela étant, si on souhaite rendre le vote obligatoire, il faut aussi songer aux conditions favorables à la mise en œuvre d’une réforme qui rencontrerait peut-être une certaine opposition de principe, notamment chez ceux qui oublient que c’est la citoyenneté démocratique qui nous permet d’être libre. Ainsi, plutôt que d’organiser une loterie pour inciter les gens à se déplacer (à l’instar de ce qui a été proposé dans un Etat américain), pourquoi ne pas déplacer le vote du dimanche au mercredi et instituer le jour du vote férié ? Une telle mesure n’aurait rien d’impossible à mettre en œuvre, il suffirait de supprimer les fêtes religieuses qui ne signifient plus rien aujourd’hui et de bloquer tous les ans deux mercredis, par exemple les deuxième et quatrième mercredi de mars -et pourquoi pas deux mercredis supplémentaires qui serviraient à la tenue de référendums si on se décidait, en France, à développer cette pratique propice au plus immonde populisme? Si on réduit tous les mandats à 5 ans et qu’on regroupe les élections (présidentielle et législatives ; régionales et départementales ; municipales et communautaires) nous voterons tous les deux ans : en année sans élection je propose tout bêtement que les deux jours de vote soient transformés en jours de congé libres pour chaque salarié ; idem dans le cas où aucun référendum n'était prévu pour le ou les mercredis décrétés fériés en vue de l’organisation de votes populaires. De la même manière, s’il y a plus de quatre fêtes religieuses dans l’année (à l’exception de Noël qui n’a plus rien de religieux), les jours fériés qui seraient perdus par les salariés seraient convertis en jours de congé supplémentaires et libres.
Certes le simple fait de rendre obligatoire la participation électorale ne suffira pas à changer en profondeur le système politique, comme on peut le voir en Belgique, mais on peut supposer également que si le voté n’était pas obligatoire au Brésil un homme comme Lula n’y aurait jamais été élu président de la République. Une telle mesure ne peut être efficace que si elle s'intègre à une réforme plus vaste de la représentation politique et c’est pourquoi il faut changer la manière dont sont élus les députés au niveau national comme régional et européen, de telle sorte que les diverses catégories sociales participent non seulement à la désignation des représentants du peuple mais qu’elles soient équitablement représentées, sujet que j’évoquerai un peu plus tard...