Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux
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Je regarde assez peu les journaux télévisés, mais il m’arrive de voir la nuit celui de la TSR sur TV5Monde. Une chose m’a surpris, entre autres : il s’agit des cartes de pays étrangers que le journal propose à ses téléspectateurs pour situer dans le territoire du pays concerné le lieu où se situe précisément l’événement ou le fait relaté. En France, autant qu’il m’en souvient, ces cartes représentent le pays dans sa globalité, avec un point noir pour représenter la capitale et un point rouge pour le lieu de l’événement, ou quelque chose dans ce genre-là. Sur la télévision suisse, ça se passe autrement puisque le pays est représenté avec le tracé des frontières des régions, provinces ou Etats, quelque soit le statut juridique de ces entités.
J’imagine que pour les Suisses il apparaît naturel de marquer les territoires qui composent le territoire national ; le tout n’est pas pensable sans les parties qui le constituent. Vu de France, rendre compte de ces territoires à l’intérieur du territoire national paraît superflu ; le tout se pense indépendamment des parties qui le composent. A vrai dire, parler de « tout » pour désigner la France n’a pas de sens puisque ce pays qui est le nôtre, en tout cas le mien et celui de quelques autres, n’est pensable qu’en tant qu’unité indivisible. Ainsi, quand on évoque telle ou telle région ou communauté à l’intérieur de la nation, il sera question en Suisse d’une partie de la communauté nationale ou du pays ; puisque la Suisse se pense comme un tout constitué par le cumul des parties qui la composent, chaque partie se trouvera investie par l’identité nationale helvétique, de sorte que si la nation helvétique ne peut se penser sans ses cantons et communautés, ces derniers ne peuvent se penser hors du cadre plus large de la nation helvétique. En France la situation est autre, aussi quand on parlera des Bretons ou des Noirs opérera-t-on un retranchement de la communauté nationale : l’identité française établit un référent universel qu’elle postule national et repousse tout ce qui ne correspond pas à ce référent supposément universel ; ce qui est ressenti comme particulier, c’est-à-dire tout simplement différent, sera donc exclu de la communauté nationale. De là à dire que l’universalisme républicain à la française est un ferment d’intolérance et de xénophobie…
L’inconvénient majeur de cette vision de la nation c’est qu’elle n’est viable que si la société est à l’image du principe universaliste qui fonde la communauté nationale. Comme, dans la réalité, la société ne correspond jamais à cet idéal mais se trouve emplie de cas particuliers et de différences, l’universel se confond de fait avec la norme, avec la moyenne, autant dire qu’il mène à une dictature de la majorité. Dans cette logique perverse qui est la nôtre tout ce qui se situe hors de la norme fait figure de particularisme, tout ce qui est objectivement différent devient différentialiste, c’est-à-dire que ce que le référent faussement universel construit comme différent et particulier se voit immédiatement soupçonné d’être animé par une volonté politique séparatiste. Concrètement, quand l’homme noir particulier remettra en question la société de l’homme blanc universel, il devra affronter le soupçon de donner dans le communautarisme, lequel sera immanquablement émis par cet homme blanc universel dont la pensée communautariste ethnique est à l’origine des problèmes de l’homme noir particulier, de sorte que celui qui subit doit endosser la responsabilité du tort ou du mal qui lui est fait et que le fauteur de tort ou de mal en vient à se penser comme la victime des stratagèmes qu’il met lui-même en œuvre pour assurer sa prééminence. On trouve le même phénomène avec la question de la langue : qui parle français parle universel mais qui parle breton parle particulier, et logiquement qui revendique la promotion de la langue française comme langue officielle exclusive est universaliste et qui revendique la promotion de la langue bretonne comme langue officielle à égalité avec la langue française est régionaliste, particulariste, différentialiste, communautariste. La question de la langue est particulièrement éclairante à mon goût de la manière dont cet universalisme prétendu cèle politiquement la réalité sociale : celle d’une langue, nécessairement particulière puisque elle n’est pas unique à l’intérieur de l’espace national, qui impose sa domination et, à travers elle, celle d’un ethnie qui ne se pense pas comme telle et qui n’en impose pas moins sa domination aux autres composantes de la population nationale, in fine celle d’un groupe social dominant à l’intérieur de cette ethnie.
Les Suisses parlent quatre langues : la Confédération reconnaît quatre langues officielles ; de même, les cantons plurilingues reconnaissent les diverses langues parlées par leur peuple comme langue officielle de l’Etat cantonal. C’est ça l’universalisme véritable, qui refuse d’établir des hiérarchies entre les composantes de la population.
La nation française est un long effort de négation de la société française. Reconnaissons donc qu’il y a des Français noirs et des Français blancs, des Français qui parlent français et des Français qui parlent breton ; et reconnaissons qu’ils sont tous particuliers, également et universellement particuliers. Cela n’abolira pas la xénophobie mais évitera que la République et la Nation françaises la renforcent ou l’abritent l’air de rien.
La jeunesse emmerde le Front National, c’est le titre d’une chanson braillarde des Béruriers Noirs (je ne suis pas tout à fait sûr que c’était le titre d’une chanson mais en tout cas c’était scandé en concert), groupe punk se voulant libertaire qui n’avait pas grand-chose à dire mais le disait très fort en vertu d’un principe qui veut que celui qui gueule le plus fort a raison. La jeunesse emmerde le Front National, où l’on présuppose que cette tranche d’âge forme un groupe social cohérent indépendamment de toute origine sociale, familiale, ethnique, religieuse ; où l’on présuppose, surtout, que la jeunesse c’est moi et les gens jeunes qui pensent comme moi ce qui implique que les autres, qui sont jeunes mais pensent différemment, n’appartiennent pas à la jeunesse qui, unanime, emmerde le Front National et fait un gros doigt à Jean-Marie (Le Pen) ; où l’on présuppose donc que le jeune, s’il veut être reconnu comme membre de la jeunesse, doit se soumettre à l’injonction d’emmerder le Front National et de faire un gros doigt à Jean-Marie (Le Pen), du point de vue des libres braillards anarchistes. Ne sommes-nous pas là en présence d’une forme de conformisme ? Ou plutôt, puisque nous sommes en présence d’artistes qui visent à édifier la jeunesse, autant dire à édicter des codes moraux contraignants ainsi qu’un cadre de pensée politique rigide (pour certains anarchistes la LCR est une organisation ultra-autoritaire, quasiment fasciste, le fascisme commençant à la droite de Besancenot, lequel représente un sas entre les anarchistes, qui sont les seuls véritables défenseurs des libertés individuelles, et la constellation autoritaire fasciste qui englobe approximativement 99% de l’espèce humaine) –ou plutôt, disais-je avant de digresser bêtement, un apprentissage du conformisme et de la bien-pensance ?
La jeunesse emmerde le Front National, et pendant qu’on emmerde et fait des gros doigts, version scatologique de la leçon de morale à laquelle s’adonnent les médias et les gentils anti-racistes, on évite de trop se poser de questions comme, par exemple, d’essayer de comprendre ce qui fonde le succès électoral de cette organisation –succès relatif par ailleurs puisque seuls trois candidats frontistes ont remporté une élection municipale et un seul une élection législative au scrutin majoritaire ; quant à la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002 encore faut-il en relativiser l’ampleur : d’une, bien davantage que la progression des suffrages favorables à l’indéboulonnable leader frontiste, c’est le score piteux de M. Jospin (lequel a réuni sur son nom moins de la moitié de l’électorat de gauche) qui l’a porté au second tour, de deux, s’il a recueilli 17% des voix au premier tour il n’a gagné qu’un seul point au second avec 18% des suffrages. Concrètement, pourquoi les listes du Front national obtiennent-elles deux fois plus de voix en Provence qu'en Aquitaine aux élections régionales de 2004 ? pourquoi, au premier tour de ce scrutin, recueillent-elles quasiment deux fois plus de voix dans le département normand de l'Orne qui compte 300 000 habitants vivant majoritairement en milieu rural que dans la Mayenne (département ligérien voisin comparable par sa démographie et sa ruralité) ? pourquoi le peuple d'Ille-et-Vilaine, qui est essentiellement urbain et bénéficie d'une forte croissance économique et démographique, leur accorde-t-il moitié moins de voix que celui du Bas-Rhin, qui vit dans la même situation ? En même temps qu’on s’interdit d’analyser les raisons d’un vote dont toutes les études démontrent qu’il relève essentiellement de la protestation et non de l’adhésion intellectuelle, on esquive la critique des idées frontistes à laquelle on ne saurait s’abaisser, l'apogée de cettte rejet sans récusation intellectuelle nous y assistâmes après le premier tour du scrutin présidentiel de 2002 quand Chirac, tout de même président de la République en exercice, refusa de débattre avec son adversaire du second tour Jean-Marie Le Pen, accréditant ainsi l'idée largement répandue dans les milieux populaires selon laquelle notre borgne trinitain dit des choses vraies, accréditant du même coup la défiance vis-à-vis d'une classe politique dont les mêmes milieux populaires, qui forment le socle électoral du FN, sont persuadés qu'elle est massivement corrompue (« si Chirac refuse de débattre c’est qu’il a peur des révélations de Le Pen concernant ses turpitudes financières à la Mairie de Paris », comprendre, en penser populaire : Chirac reconnaît qu’il est corrompu et comme il est le personnage phare de la classe politique française depuis la mort de Mitterrand elle l’est toute entière avec lui). Finalement, à quelque obédience politique qu’on appartienne, on préfère recouvrir sous des tombereaux d’insultes et l’organisation et ses électeurs. Ce qui permet de roupiller tout en jouissant bruyamment de la contemplation de sa propre noblesse d’âme, de son propre courage résistant…
La jeunesse emmerde le Front National, fort bien mais que sont alors les 39% de jeunes sans diplômes ni qualifications qui ont accordé leurs suffrages à Jean-Marie Le Pen en 2002 ? Faut-il donc excommunier les méchants jeunes en difficulté de la population juvénile, et pourquoi pas, pendant qu’on y est, de l’humanité ? Le problème pour les anti-racistes de gauche, a fortiori d’extrême gauche, c’est qu’il leur est bien difficile de défendre la libre circulation intégrale des personnes sur la Terre, c’est-à-dire la suppression totale des frontières, sans agréer en même temps le libre-échange, lequel est à l’origine de la libéralisation de l’économie dont les premières victimes sont justement les plus faibles qui se jettent dans les bras d’un Le Pen (ou d’un Ramadan, ou d’un Dieudonné). Or, la gauche et singulièrement l’extrême gauche françaises font comme si la France était quelque chose dont la seule vocation était de disparaître : ces gens-là n’aiment pas les frontières parce que c’est pas joli, en oubliant que les seuls qui tirent profit de l’effacement des frontières sont les privilégiés et les maîtres, les héritiers et les capitalistes, comme l’affaire Johnny Hallyday vient de nous le rappeler récemment. Aussi, afin de ne pas mettre en danger la toute-puissance de la bourgeoisie française et internationale et de ne pas troubler le sommeil des nobles consciences de la gauche et de l’extrême gauche française, nous persévèrerons dans le moralisme hypocrite et emmerderons le Front National avec les rebelles anarchistes.
La jeunesse emmerde le Front National, moi je veux bien emmerder tout le monde en échange d’un certificat de gauchitude intégrale. Mais d’un autre côté, cependant que j’emmerde d’un bout, je ne peux pas m’empêcher de me poser des questions de l’autre, comme on fait tous dans ces moments-là, d'emmerdement. Pratiquement, quand j’emmerde le Front National je me demande en quoi le discours lepéniste est national justement, en quoi il fonde un mouvement de défense de la nation française ; et surtout pourquoi les gentils anti-racistes ne se posent même pas la question quand ils emmerdent consciencieusement. En effet il est rigoureusement impossible de poser en défenseur de la Nation française en faisant référence à des carabistouilles du genre du droit du sang, simplement parce que la notion de sang français n’a aucun sens, puisque la France est tissue de provinces sans rapports entre elles, de la Bretagne celtique à la Provence et au Languedoc latins et méditerranéens, des terres germaniques de Lorraine et d’Alsace jusqu’aux pays basque et catalan, des villes cosmopolites de Paris et de Marseille aux contrées créoles d’Amérique et de la Réunion. Ramener la France à une ethnicité relève de l’incongruité la plus totale, en fait cela revient à nier et même à renier la nation française qui est le produit du brassage des vieilles « races » des centaines de pays qui la composent, sans évoquer l’apport de millions d’immigrants qui l’ont souvent vivifiée : durant l’Entre-deux-guerres, par exemple, l’essentiel de la croissance démographique du pays provenait des immigrations italienne, polonaise et juive, lesquelles suscitaient une hostilité sans doute supérieure à celle qu’a suscité l’immigration nord-africaine dans les années 50/60 ou que suscite l’immigration africaine aujourd’hui. En outre que serait la France sans ces Ligures, ces Grecs, ces Aquitains, ces Gaulois surtout qui ont peuplé notre terre pendant des millénaires ? Que serait la France sans la conquête romaine, sans la langue et la civilisation de Rome, puissance impériale étrangère au « sang » et à la « terre » ? Que serait la France sans ces envahisseurs venus des profondeurs du continent qui y ont fondé des Etats, de la Bourgogne à la Normandie, de la Neustrie à l’Aquitaine en faisant fi du « sang » et de la « terre » ? Il n’y a jamais eu et il n’y a pas d’ethnie française, quiconque voudrait construire un Etat sur une prétendue « ethnie nationale » française devra au préalable exclure la quasi-totalité de la population française qui, finalement, se réduira aux peuplades indigènes du Bassin parisien voire à celle de la seule France originelle (que l’on nomme aujourd’hui Île-de-France) car, si on considère que les Noirs n’appartiennent pas à la nation quid des Savoyards et des Niçois puisque la grande masse des Noirs français sont antillais, réunionnais et mahorais, lesquels sont devenus français avant les Savoyards et les Niçois, les Lorrains et les Corses, car, si on s’entiche d’ethnicité, quid des Alsaciens qui sont ethniquement plus proches des Saxons et des Bavarois que des Tourangeaux, quid des Basques et des Catalans, des Flamands et des Bretons ? On peut certes toujours se référer à un Maurras ou à un Barrès et chanter les ethnies enracinées dans la terre de France mais il s’agit là d’une position intenable dans les faits car alors comment éviter l’établissement d’une préséance dans l’ordre de la francité puisque, d’une part, l’unification du pays aura demandé plus de mille ans de l’élection d’Hugues Capet en tant que roi de France en l’an 987 jusqu’à la départementalisation de Mayotte…en cours à l’heure actuelle, et que, d’autre part, nombre de provinces et pays français ont été intégrés contre leur volonté ? Une conception ethnique de la nationalité française ne peut que contribuer à détruire la France. En fait la Nation française n’est possible que si elle transcende les clivages ethniques, c’est-à-dire si elle fond ses multiples identités territoriales, religieuses et communautaires dans un même creuset républicain : la France n’est possible qu’en tant que les citoyens reconnaissent la primauté du lien civique sur leur appartenance territoriale, communautaire ou sociale : la France ne peut vivre qu’en tant que nation civique ou, plutôt, la France n’est possible qu’en tant qu’elle se construit et se reconstruit chaque jour en une nation civique, tendue en un effort continu et toujours renouvelé de dépassements (ce qui ne signifie pas nécessairement renoncements) des identités particulières. En conclusion de ce long et verbeux paragraphe je dirais qu’au lieu d’emmerder le Front National il vaudrait mieux le dénoncer pour ce qu’il est : un mouvement ethniciste et communautariste blanc dont le discours-même constitue une insurrection contre la Nation française. A l’avenir j’éviterais donc d’emmerder le Front National et me contenterais de le stigmatiser pour ce qu’il est : un mouvement anti-national et anti-français !
La jeunesse emmerde le Front National : quelque part je me demande si ce brave anti-racisme de gauche, dégoulinant de bienveillance démagogique et absolument incapable de combattre efficacement les idées lepénistes, n'est pas autre chose que le symptome de l'incapacité de la gauche, d'une certaine gauche à penser la nation française autrement que comme un legs encombrant d'un passé révolu, un legs que l'Europe et le Monde devrait abolir définitivement. Le hic, pour cette gauche post-française, c'est que le Monde est plutôt darwiniste et sans pitié pour les faibles, qu'ils soient français ou chinois d'ailleurs : le Monde n'est pas un cadre politique et social que l'on peut aménager en le réformant à l'instar de ce qui a été fait depuis 1789 en France (et ailleurs dans le monde sans majuscule) mais un cadre d'affrontements brutaux et égoïstes qui ne connaît d'autre régulation que par le rapport de forces. On ne résoudra pas la crise sociale française, laquelle alimente le vote frontiste, en en renforçant les causes économiques et commerciales ; on ne résoudra pas la crise de l'identité nationale française, laquelle alimente elle aussi le vote frontiste, en reléguant la France au rayon des antiquités. Ou alors la jeunesse et les braves gens de gauche risquent de devoir emmerder encore pendant très longtemps le Front (anti-)National !
L’exil de Johnny Hallyday en Suisse a ramené à la surface le problème posé par ces petits cantons suisses qui profitent (in)justement de leur petitesse pour attirer les grandes fortunes. Je voyais récemment sur la TSR un reportage sur l’attitude pour le moins peu coopérative du canton d’Appenzell qui use de ristournes fiscales afin d’attirer sur son minuscule territoire les riches citoyens du canton de Saint-Gall, à l’intérieur duquel il est enclavé. La politique fiscale menée par les gouvernements successifs de cet Etat couvrant 243 kilomètres carré pour 53 000 habitants participe d’un cynisme certain puisque en maintenant un niveau très faible de fiscalité il contribue à vider de ses contribuables aisés le canton de Saint-Gall, qui ne peut se permettre ce genre de frivolités fiscales du fait de son peuplement (452 000 habitants), alors même que les citoyens appenzellois usent de divers services saint-gallois financés par l’Etat saint-gallois lui-même financé par les contribuables saint-gallois auxquels les affreux appenzellois font les yeux doux (à ceux qui sont riches en tout cas). Moralement cette politique est condamnable mais elle est rationnel d’un point de vue appenzellois puisque le canton d’Appenzell bénéficie d’un revenu de 2,9 milliards de francs suisses contre 18,3 pour son grand voisin, soit 54 000 francs suisses par habitant pour les premiers contre 40 000 pour les seconds : à défaut d’être amicale ou coopérative il s’agit là d’une politique efficace, visiblement en tout cas. Et bien sûr les Saint-Gallois expriment leur mécontentement, à commencer par le gouvernement cantonal, à quoi les Appenzellois répliquent de manière assez hypocrite que rien n’oblige leurs voisins à maintenir leur fiscalité à un niveau « prohibitif ». Notons l’hypocrisie et la méchanceté de l’Appenzellois, surtout quand on est français, en n’oubliant pas toutefois de pousser les cris d’orfraie de rigueur à l’encontre de l’horreur fédéraliste.
Car dans notre pays, de telles choses ne risquent pas de se produire, puisque il n’y a qu’un Etat qui décide de tout tout seul pour tout le monde et partout. En France on préfère la coopération et la solidarité entre les territoires, c’est sans doute la raison pour laquelle l’écart de revenu par habitant entre la province et la région parisienne varie du simple au double (c’est-à-dire davantage qu’entre Saint-Gall et Appenzell). Sans doute la raison pour laquelle un bon tiers des départements sont en pleine décrépitude démographique, comme le démontre le bilan démographique de la France métropolitaine publié par l'Insee. Mais il est vrai qu’aujourd’hui l’échelle régionale semble plus pertinente à nos dirigeants : loin de moi l’idée de prêter à la régionalisation des intentions malignes, comme quoi il s’agirait de noyer la réalité déclinante de la plupart des territoires français dans la vitalité des territoires dynamiques comme, par exemple, en Rhône-Alpes, région dont la prospérité et le dynamisme général permettent d’effacer de la carte de France statistique le département de la Loire ravagé par la crise industrielle ; loin de moi cette idée mais enfin…A ce propos l’inspectrice d’académie de l’Orne vient d’annoncer que le nombre d’élèves scolarisés dans ce département avait diminué de 8 000 au cours des 23 dernières années, ce qui peut paraître insignifiant mais le paraît moins si on extrapole au niveau national ce chiffre car, alors, la France aurait enregistré une baisse de plus d’1,5 millions du nombre des élèves scolarisés. Mais ce déclin laissera indifférent les élus départementaux sans évoquer même cet Etat « français » qui préfère subventionner la politique urbanistique de la région la plus riche d’Europe (derrière le Grand Londres) que se préoccuper du sort de territoires qui, s’ils étaient indépendants, n’atteindraient même pas le niveau de développement économique de pays comme la Slovénie ou la Tchéquie récemment intégrés à l’Union européenne.
Cela étant je n’ai rien contre les régions a priori. Etant normand je serais même plutôt favorable à une suppression des départements actuels, tout du moins des 5 départements normands, à condition toutefois d’instituer les « pays » en collectivités territoriales, lesquelles pourraient se substituer aux intercommunalités actuelles, ce qui éviterait un empilement d’entités administratives auquel personne ne comprend rien. Les communes françaises sont assez petites (15 kilomètres carrés) mais en Normandie leur territoire est encore plus restreint (9 kilomètres carrés). Conséquence pratique : les intercommunalités sont souvent insuffisamment développées. Par exemple, dans le Pays d’Argentan, qui compte 43 000 habitants et rassemble 97 communes, il a été créé 7 intercommunalités qui, constatant la nécessité de sortir de leur splendide isolement, ont fini malgré tout par constituer un « pays », c’est-à-dire une inter-intercommunalité dotée comme il se doit d’administrateurs délégués par les conseils communautaires qui sont eux-mêmes composés de délégués des conseils municipaux élus au suffrage universel. J’imagine mal une telle réforme mis en œuvre par un quelconque gouvernement français, étant donné qu’en ce cas, du fait qu’existeraient plusieurs centaines de « pays » les inégalités territoriales (qui sont aussi des inégalités sociales puisque les personnes les plus fragiles socialement sont souvent les moins mobiles géographiquement) deviendraient encore plus criantes, ce qui, probablement, ne changerait strictement rien à l’indifférence crasse de notre Etat « français » envers les territoires en difficulté, pour ne pas dire en voie d’extinction.
Et d’ailleurs, faut-il attendre encore quelque chose de l’Etat parisien et de ses représentants locaux (hauts fonctionnaires ou élus) ? Le pays de Paris représente près de 30% de l’économie nationale, le pays d’Argentan 0,05% ; du point de vue d’un Etat unitaire il est plus rationnel de concentrer ses investissements dans le pays de Paris que dans celui d’Argentan, puisque l’essor économique qui en résultera n’aura aucune incidence au niveau national à Argentan alors qu’il en aura beaucoup à Paris : une croissance économique de 10% à Argentan équivaut à un gain de 0,005% pour la France alors que 2% à Paris apporte un gain de 0,6%. Bien sûr, si on cumule tous les pays d’Argentan de la France métropolitaine et d’Outre-mer, on obtient une masse économique et humaine importante mais c’est oublier que ces pays n’ont aucune cohésion et qu’ils ne forment pas un bloc soudé face à Paris, que chacun se trouve dans une relation directe avec la capitale : pour l’Etat il est bien plus intéressant de se concentrer sur Paris que de se pencher sur le sort de centaines de territoires qui constituent chacun un cas particulier tout en ne représentant à peu près rien dans une vision nationale de la chose économique ou politique.
Il est dans la logique de la centralisation d’accentuer sans cesse la centralisation : l’idée qui a présidé à la constitution des régions administratives est tout à fait éclairante de ce point de vue. C’est ainsi que, de la même manière que Paris vampirise la province, l’Etat a accordé à un certain nombre de « métropoles d’équilibre » un territoire à vampiriser, de sorte que, de plus en plus, les centaines de pays d’Argentan qui forment l’essentiel de la France devront subir la domination et de l’empire parisien et de l’empire de leur métropole d’équilibre (qu’on ferait mieux de renommer de déséquilibre). La seule chance de survie pour ces réserves gauloises en voie d’extinction ne passe-t-elle pas par l’indépendance, et vis-à-vis de l’Etat et vis-à-vis des régions ? Indépendance est un mot polémique, évidemment, mais on peut commencer par supprimer la tutelle administrative de l’Etat et dissoudre régions et départements pour doter nos pays d’institutions gouvernementales et parlementaires libres responsables de la gestion des affaires intérieures, c’est-à-dire passer du stade de subdivision administrative de l’Etat national à celui d’Etats fédérés de la République française, à l’instar des cantons suisses (il s'agit là de considérations abominablement localistes qui pourraient ne pas agréer les habitants de régions ou départements à identité forte telles l'Alsace ou la Dordogne : en ce cas il suffit tout bêtement d'instituer la région ou le département en canton
).
Resterait alors à charge pour l’Etat national : la défense et la politique étrangère ; la monnaie, le commerce internationale, la politique industrielle et la fiscalité ; la justice administrative, pénale et prud’homale ; la police judiciaire, les organes sécuritaires de type CRS ou garde mobile ; le droit constitutionnel, pénal, financier et du travail ainsi que le droit administratif (au niveau national uniquement) ; la Sécurité sociale ; la péréquation entre les territoires. En application du principe de subsidiarité : l’environnement, l’agriculture et la sécurité sanitaire ; l’énergie ; le droit civil et social ; l’enseignement supérieur, la culture et la science ; le système de soin et de santé ; la politique familiale. A charge pour les Etats cantonaux : l’initiative économique et l’aménagement du territoire ; l’aide sociale ; la sécurité publique ; la justice civile et commerciale ; le droit administratif (au niveau cantonal) ; l’enseignement primaire et secondaire ; la formation professionnelle ; etc.
Certes les institutions ne font pas tout mais elles sont un préalable nécessaire sans lesquelles rien n’est possible. En l’occurrence il ne suffit pas de pouvoir décider librement au niveau local (autant qu’il est possible) pour que les territoires en crise se redressent d’un coup de baguette magique mais avec un fonctionnement de type fédéral les gouvernants locaux sont responsables devant les citoyens de l’évolution de la situation locale, ce qui contribue à responsabiliser des citoyens qui sont dès lors appeler à se prendre en charge sans attendre tout d’un Etat tout-puissant et créateur de toutes choses, qui sont surtout appeler à lui demander des comptes c’est-à-dire à contrôler les actes de leurs élus. En définitive c’est sans doute là que se situe véritablement l’hostilité des politiciens et des fonctionnaires français au système fédéral (quand je dis fonctionnaire, il s’agit bien sûr de ceux qui exercent un pouvoir, comme les recteurs d’académie, les préfets et tous ces braves gens qui nous gouvernent sans nous demander notre avis, pas des agents administratifs, des gardiens de la paix ou des facteurs), dans le refus de tout contre-pouvoir et du contrôle des actes des élus par les citoyens, qui est facilité par la désacralisation de l’Etat dès lors qu’il existe sous plusieurs formes sujettes à comparaison comme par le fait qu’au niveau local les responsables publics ne sont plus nommés mais élus au suffrage universel et investis par la volonté souveraine du corps civique.
Par ailleurs, il faudra bien un jour que nous acceptions de nous regarder en face, de nous regarder tel que nous sommes, c’est-à-dire une nation de 675 000 kilomètres carrés implantées sur deux continents (Europe et Amérique du Sud) et quatre espaces maritimes (Océans pacifique, atlantique et indien ; mer des Caraïbes) ; territoires auxquels il convient d'ajouter les Terres australes et antarctiques françaises, immense espace maritime placé sous souveraineté française. La République est une et indivisible, félicitons-nous-en mais n’en oublions pas pour autant que Perpignan est plus proche de Barcelone que de Paris ; l’affirmation du caractère inaliénable de l’unité et de la souveraineté nationale est nécessaire mais cessons de prendre des vessies pour des lanternes et un Etat élitaire et parisien pour un garant de l’égalité des classes sociales et des territoires…