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Vincent Carel

Péroraisons dérisoires et vilenies absurdes d'un butor prétentieux

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Sur la République et la religion

Par Vincent Carel :: mardi 27 mars 2007 à 6:57 :: Commentaires verbeux postes par mezigue sur divers blogs

A un commentaire publié sur ce site où je blablatais à propos d'une gauche libertaire et républicaine un dénommé Kamel m'a répondu avec aménité cela :

je suis d'accord !

Dieu n'existe que si il y a des croyants

La République n'existe que si il ya des citoyens...

Est ce Dieu qui a fait les hommes? Ou sont ce les Hommes qui ont créés Dieu?

Est-ce la République qui fait les hommes? ou sont-ce les Hommes qui font la République?

Chacun, par sécurité, s'invente la définition qui le rassure le mieux,...

Je cherche et je continue de chercher, je me pose aussi des questions , mais je n'ai de cesse de me dire :...N'inversons pas les rôles...

Et si on interdisait les Visas ?

Propos tout à fait intéressant auquel je réponds longuement et confusément :

Etablir une analogie entre la République et la religion est absurde, me semble-t-il. La République est une construction politique, elle est donc nécessairement fondée par et pour les hommes ; elle n'est, en cela, ni bien ni mal, mais telle que la veulent les citoyens qui sont libres et égaux, libres d'agir (ou pas) pour le bien ou le mal du plus grand nombre, libres de s’émanciper au préalable des idées préconçues dont la seule fin consiste à maintenir en l’état l’ordre des choses. Certes c'est une petite chose désagréable d'être citoyen au sens véritable du mot car cela implique que l'on est responsable en quelque sorte de l’ordre susdit des choses, soi-même en tant qu'individu à quelque classe sociale, obédience philosophique ou pensée politique qu'on appartienne, partant, que l'on a le devoir de penser et d'agir afin, précisément, que le cours des choses soient tel qu'on le souhaite. C'est une petite chose désagréable, à plus forte raison en notre époque démagogique où l'on préfère jouer à la Victime de la société, à la petite victime innocente de la méchante société.

Pour agir sur le monde encore faut-il s'en donner les moyens, autant que je sache la CGT, qui est constitué de salariés actifs qui sont autant de citoyens actifs, a apporté énormément au peuple ouvrier de France alors que la CNT qui est constituée de rebelles anarchistes qui se torchent le cul avec leurs cartes d'électeurs comme avec leurs cartes nationales d'identité, si on s'amusait à quantifier son apport au mouvement ouvrier, je crains qu'on ne se rende compte alors qu'il est proche du zéro absolu. Il n'y a rien de rassurant à être un citoyen de la République française ainsi qu'un militant cégétiste, bien au contraire. Qui est-ce qui s'investit le plus du représentant de la CNT qui dit NON, NON, encore et toujours NON ou de l'élu cégétiste qui tente de construire des rapports de forces et négocie au mieux des intérêts de ses mandants tout en sachant que de toute façon, quand il aura signé un accord avec le patron, ces derniers lui reprocheront quasi systématiquement de ne pas les avoir suffisamment bien défendus ? Qui agit pour le mieux et subit l'ire de ses collègues et qui pavane, se fait plaisir et n'améliore en rien la condition des travailleurs au nom d’un tout ou rien qui n’aboutit à rien justement ? 

Quant à la suppression des visas je ne vois pas en quoi cela apporterait quoi que ce soit, à part affaiblir encore plus la république c'est-à-dire taper encore et toujours sur les plus faibles qui subissent les ouvertures de frontières ? Je sais bien que c'est très méchant de dire ça mais l'existence d'un Etat républicain fort est encore la meilleure garantie dont peuvent s'armer les pauvres et les déclassés ou les exclus et les discriminés pour reprendre la terminologie à la mode ? La vie dans les banlieues françaises est sans doute infiniment frustrantes et insupportables pour ceux qui la subissent mais elle est encore moins dures que dans les favelas brésiliennes, dans ces dernières que dans les bidonvilles de Port-au-Prince. Certes l'Etat constitue une entité ambiguë, souvent au service des plus forts mais pas systématiquement : si c'était le cas le sort des plus faibles serait le pire dans les pays dotés d'un Etat puissant or c'est exactement le contraire qui se produit. Tout simplement parce que l'Etat n'est pas une institution bourgeoise mais une entité sui generis qui est à elle-même sa propre fin, ce qui explique pourquoi là où l'Etat est le plus puissant la bourgeoisie est la mieux assurée et le prolétariat le mieux protégé : l'Etat n'étant finalement à personne se trouve dans l'obligation de se légitimer en permanence, d'où la nécessité de soutenir la puissance sociale et économique des dominants tout en constituant un cadre qui permet aux dominés de se construire une existence somme toute agréable et riche, ce qui implique pour l'Etat, d'une, de contrer les tendances révolutionnaires des dominés et, de deux, de contenir les tendances prédatrices et absolutistes des dominants. Mais pour que cela soit possible encore faut-il que les dominants soient confinés dans les frontières politiques de l'Etat en question et que les dominés soient conscients politiquement de leur appartenance à cet Etat ainsi qu’à leur classe sociale. Où l'on voit mise en oeuvre la nécessité implacable de l'idée républicaine, laquelle repose sur la notion de la souveraineté du corps des citoyens qui, réunis pour former le peuple, fonde la légitimité de l'Etat, ce qui restreint inévitablement la liberté d'un individu (celle d'opprimer et de dominer plus faible que soi ou d'être opprimé et dominé par plus fort que soi) qui reconnaît alors le primauté de la loi commune sur la volonté individuelle mais qui dans le même temps acquiert le droit (qui constitue en fait un devoir éthique pour quiconque se veut libre) de participer à la rédaction de ladite loi, à la rédaction ou à la contestation. En renonçant à sa liberté première et en l’aliénant dans la citoyenneté républicaine il rend l’Etat comptable de ses faits et gestes, il exige de lui qu’il le traite dignement et assure la défense de ses intérêts qui sont de classe plus qu’individuels dans une société complexe ; autrement dit le mythe fondateur de la République française place l’Etat devant la nécessité d’obtenir la reconnaissance de sa légitimité aux yeux de chacun des membres de la nation et pas uniquement aux yeux des plus puissants sur le plan social, ce qui constitue une arme à la disposition des classes sociales inférieures et des individus qui les composent, à condition qu’ils s’en saisissent.

D’ailleurs, à quoi assiste-t-on à l’heure actuelle, maintenant que les puissants s’émancipent du cadre de leur Etat pour vendre leur allégeance au plus offrant, c’est-à-dire au plus injuste et, donc, à celui dont la légitimité sociale est la plus fragile (ce qui revient à dire que les fortunes qui font jouer la concurrence fiscale en défaveur de la France au nom de leur prétendue liberté mettent en danger la survie de l’Etat républicain, lequel se voit contraint de rogner sur la fiscalité des dominants pour la répartir sur les dominés dont ils rognent par ailleurs les protections, ce qui l’affaiblit comme ça affaiblit tous les Etats et donc met en danger l’équilibre du système politico-socio-économique qui assure la puissance de dominants qui agissent donc de manière irrationnelle contre leurs intérêts, par sottise et courte vue, ce qu’un certain nombre d’économistes capitalistes ont très bien compris, comme Patrick Artus par exemple ou Joseph Stieglitz) ? Logiquement on assiste à une crise de l’identité civique, chacun se repliant sur son petit univers individuel, familial et communautaire, contribuant ainsi sottement à libérer l’Etat de la nécessité de se préoccuper du bien-être et du bonheur des gens, cette nécessité impliquant qu’il soit parfois un peu brutal avec les dominants, c’est-à-dire contraignant à l’égard de leur vénalité et rapacité. Dans une société anté-républicaine ou post-républicaine l’Etat ne ressent pas, ou plus, le besoin d’ordre ontologique autant que politique d’être investi par la souveraineté du peuple, puisque son existence ne se légitime plus par l’onction de la volonté d’un peuple qui réunit des citoyens égaux mais par le simple fait qu’il existe sans cause ni finalité autre que de persévérer dans son être, comme au bon vieux temps de l’Ancien Régime. Or un Etat qui n’a plus besoin de la caution populaire a tout intérêt à se faire l’ami exclusif des puissants qui peuvent lui apporter leurs réseaux d’influence et d’allégeance à la manière des Etats coloniaux qui s’appuient (ou tentent de s’appuyer) sur les religieux et les chefs tribaux (ce qui explique qu’en Algérie, qui était une province française et non une colonie au sens juridique, l’Etat français n’ait jamais attenté à la religion musulmane, à tel point que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat n’a jamais eu de pendant islamique). Dès lors il devient logiquement autoritaire et coercitif et s’acoquine avec les gardiens du temple qui sont aussi des marchands d’illusion et des matons eschatologiques : voir l’estime profonde d’un Sarkozy (qui n’est certes pas un fasciste mais peut encore moins être qualifié de républicain) envers la foi et la religion.

En effet la foi et la religion constituent de formidables instruments de domination et de répression des masses. D’abord, la religion, ça repose sur un au-delà et un tout-puissant créateur de toutes choses, ce qui annule toute volonté humaine ; d’autant plus qu’on peut aisément établir des analogies (qui, pour le coup, ne sont pas contrefaites) entre la Cité céleste où Dieu veille à l’ordre divin et donc immuable des choses et la Cité terrestre où son représentant veille au maintien de l’ordre divin qui bénéficie toujours aux mêmes, c’est-à-dire les puissants et les dominants. Ensuite ça invente des paradis pour après la mort : on ne peut pas vendre éternellement le renoncement, la frustration et la soumission sans quelque contrepartie ; et comme ça ne suffit pas on inverse carrément les choses, la contrepartie devient le but et le renoncement le moyen : ce que je nomme la coercition eschatologique, le plus efficace agent de l’injustice et de l’inégalité parmi les hommes. Enfin, pour éviter toute atteinte aux dogmes, ça bâtit toute une culture de la haine de soi, du corps, de l’intelligence critique et de l’intelligence tout court qui constitue les murs d’une prison dont les curés et les imams sont les intraitables gardiens. Je constate que la République, toute contestable qu’elle soit par de nombreux aspects, a toujours lutté contre la religion partout où elle tendait à émanciper les hommes (dans la Métropole), nulle part et à aucun moment là où elle imposait un régime de domination (dans l’Empire).

On m’objectera que si la République a combattu la religion chrétienne en France (métropolitaine à l’époque coloniale) il ne s’agissait pour elle que de substituer une foi à une autre. Telle objection relève soit de la mauvaise foi, soit de l’aveuglement, soit d’une idéologie. En effet là où la religion enseignait l’abrutissement la République a instruit (même si ça répondait aussi, bien sûr, à une nécessité administrative pour l’Etat et économique pour l’industrie) ; là où la religion enjoignait à courber l’échine la République a construit un cadre permettant la libre expression des sensibilités et des pensées humaines, partant la lutte politique et sociale (même s’il a fallu 20 ans pour que la liberté syndicale soit légalisée). La République est avant tout un cadre mental qui impose la solidarité de l’Etat et du citoyen, de l’Etat envers le citoyen et du citoyen envers l’Etat, qui place le citoyen devant le devoir éthique de sa propre liberté d’action et de pensée, le fait maître de son existence et l’arrache à la contemplation passive du cours immuable des choses tel que défini par les puissants et les dominants.

Il n’y a donc rien de commun entre la République qui se construit dans les sociétés nationales et la religion qui est le propre des sociétés impériales et non nationales. Et c’est normal : pour que l’Etat républicain puisse fonctionner il doit être légitimé par un peuple qui s’inscrit nécessairement et de manière exclusive dans un territoire. Pour qu’il apporte assurance aux uns et protection aux autres il est nécessaire de circonscrire son champ d’action : imaginons qu’une province ressortisse de plusieurs Etats en même temps et la République est abolie puisque les puissants ont alors tout loisir de faire jouer la concurrence entre les différents Etats pendant que les faibles sont abandonnés à la prédation de ces puissants (c’est ce qu’on voit à l’ouvre dans notre Europe contemporaine sans frontières qui place les Etats en concurrence et abolit de fait la souveraineté). L’intégrité territoriale et la République sont liées irréductiblement, irréfragablement, inexorablement : ce qui signifie que la frontière et la nécessité pour les individus de s’astreindre à certaines restrictions de leur liberté de circulation sont nécessaires à l’établissement puis à la perpétuation de l’Etat républicain, seul garant des libertés individuelles, de la justice sociale et du progrès humain. Autrement dit l’existence du visa participe non d’une oppression mais d’une consolidation des libertés individuelles (reste ensuite, pratiquement, à élaborer une politique de visas, qui peut être restrictive ou généreuse selon le temps et le lieu).

D’ailleurs les faits me donnent raison : face à la désaffiliation  étatique des puissants qui mine le fonctionnement de l’Etat les faibles et les dominés réagissent eux aussi par des formes de désaffiliation étatique, avec des conséquences catastrophiques pour eux. Quand on foule aux pieds l’Etat national républicain (notons que pour les libéraux le qualificatif de « national-républicain » est le plus infâmant qui soit : dix fois pire que celui de fasciste, cent fois pire que celui de gauchiste, mille fois pire que celui d’anarchiste), vidant la République de sa substance et renvoyant l’Etat à sa propre inanité ne reste plus que la Nation comme référent protecteur, la Nation ou quelque identité fermée. Or l’identitarisme, qu’il se veuille national ou ethnique, ne se nourrit que par le renforcement des différences, par la valorisation exclusive de celles-ci et leur exaltation irrationnelle. On ne construit rien sur une identité collective qui n’ait pas politique, rien si ce n’est de l’aliénation et de la domination. Voilà pourquoi il faut combattre pour le renouveau de la conscience civique et l’écrasement du sentiment religieux, voilà pourquoi il faut être républicain et libertaire à la fois : pour faire que la République française ne soit pas qu’un discours creux, un voile jeté sur la réalité sociale, pour astreindre la République française à sa propre vérité !

 

Sur l'impasse du fédéralisme identitaire dans les Etats mutliethniques

Par Vincent Carel :: samedi 24 mars 2007 à 18:57 :: Commentaires verbeux postes par mezigue sur divers blogs

Traînassant sur le web je suis tombé sur le blog d’Elio di Rupo, leader du parti socialiste francophone de Belgique et ministre-président de la Région wallonne et notamment sur une contribution ayant trait au bilinguisme qui m’a inspiré un long commentaire :

 

Le bilinguisme n'est-il pas un artifice ? Disposer d'une langue commune avec les Néerlandais n'a pas empêché les Flamands de soutenir la séparation d'avec les Pays-Bas, à ce qu’il me semble ?

 

Je crois que M. Di Rupo, comme la plupart des commentateurs, inverse le problème : ce n'est pas parce que les Flamands parlent une langue différente des Belges francophones qu'ils surinvestissent leur identité communautaire (au point pour beaucoup de vouloir se constituer en Etat à part entière) mais bien parce qu'ils surinvestissent leur identité flamande qu'ils sont obsédés par la suprématie du flamand dans leur pays, puisque la langue flamande représente pour eux un marqueur identitaire, en fait le seul. Autrement dit l'hystérie linguistique qui saisit les Flamands indique un symptôme et non une maladie : traiter un symptôme, autant que je sache n’a jamais guéri quiconque, ça ne fait que complaire à l’entourage du malade et au médecin impuissants. D'ailleurs le séparatisme comme l'obsession d'arracher sens cesse au gouvernement fédéral une autonomie plus grande n'existe qu'en Flandre, pays dont une bonne part de la population parle ou comprend notre langue alors qu'en Wallonie, où personne ne parle flamand, nul ne revendique l'indépendance ou un accroissement permanent d'une autonomie qui finira, à force de s’étendre, par vider de toute substance l'Etat fédéral belge. C'est bien la preuve que le degré de proximité culturelle et linguistique d'une société avec une autre n'a aucun rapport avec son attachement ou son détachement à l'idée de former un Etat et une Nation en commun.

 

Il existe en Europe deux Etats fédéraux multilinguistiques et multiculturels : la Belgique et la Suisse. Or, l'unité politique de la Suisse n'est remise en cause par personne hormis quelques groupuscules insignifiants. Bien que dans ce pays la connaissance réciproque des autres langues nationales soit en régression (la ligue de football suisse se nomme "swissleague") le sentiment unitaire du peuple suisse est toujours aussi fort. Si la Suisse fonctionne très bien et la Belgique très mal c’est donc là encore que l’origine du mal se situe ailleurs que dans la coexistence au sein d’un même Etat fédéral de populations de langue et de culture différentes.

 

Les problèmes de la Belgique me semblent plutôt dû à un certain talent pour la construction d'institutions calamiteuses. La première calamité, à mon avis très-français, c'est d'avoir institué un régime monarchique, lequel régime n'est guère compatible avec un Etat fédéral. D'ailleurs fort logiquement la Belgique s'est originellement construite autour d'un Etat unitaire qui n'a rien trouvé de plus intelligent à faire que de traiter la langue parlée par la moitié du pays comme un vulgaire patois, comme l’a fait la France mais après des siècles d'accoutumance populaire à un Etat centralisateur (les Français sont tellement pénétrés de l’unité, pour ne pas dire de l’unicité, de l’Etat qu’être taxé de fédéraliste est en France plus infamant que l’étiquette fasciste). Les fondateurs de la Belgique commirent une erreur qui risque de s’avérer tragique sur le long terme car, si les Flamands de France qui sont environ un million et demi ne revendiquent rien et assistent placidement (ou, pour être plus juste, indifféremment) à l'extinction programmée de leur langue parce qu’ils ont pris l'habitude au long des siècles de se plier aux injonctions d'un Etat très ancien et faisant partie du paysage quotidien depuis des générations qui a su créer une culture du mépris pour le particulier et une obsession compulsive du national (l’important pour les villes françaises n’est pas la programmation de leurs scènes artistiques mais que ces dernières soient labellisées nationales par le ministère de la Culture : les maires de France préfèreront toujours une programmation pourrie de leur Scène nationale à une programmation géniale sur une scène qui n’aurait ni majuscule ni adjectif national), les Flamands de Belgique quant à eux se trouvait face à un Etat tout neuf et sans histoire ni prestige. Le nationalisme flamand n'est vivant qu'en Belgique, il est donc peu probable que la source de ce dernier provienne de la culture spécifique des Flamands non plus que d'une langue défendue virulemment par ceux de Belgique et très superficiellement par ceux du nord de la France : c'est dans la relation à un Etat unitaire et uniformisateur mais peu légitime et peu impressionnant (ne voir, s'il vous plaît, aucun mépris ni jugement de valeur dépréciatif à l'encontre de la Belgique en tant que Nation ou Etat) que s'est construit le nationalisme flamand. (Au passage on notera qu'on observe la même attitude asymétrique chez les Catalans d'Espagne et de France : les premiers sont très attachés à leur langue ainsi qu'à leur autonomie politique et culturelle, les seconds sont attachés à leur langue en tant que breloque identitaire -c'est-à-dire que tous pensent qu'il « faut sauver le catalan » mais pratiquement les gens le parlent de moins en moins, tout comme en Bretagne ou en Alsace, dans les régions occitanes ou en Flandre- mais sont indifférents aux revendications autonomistes portées par des mouvements de gauche comme de droite).

 

L'Etat belge paye aujourd'hui les pots cassés de sa mythomanie du dix-neuvième siècle. En voulant imposer aux Flamands une espèce de petite France il n'a fait que susciter du ressentiment et de la crispation identitaire puisque les flamands n'ont pas compris (et ne pouvaient pas comprendre) pourquoi ils devaient renoncer à leurs langue et culture alors même qu'ils avaient participé à la création dudit Etat. Ainsi remâchèrent-ils leurs rancoeurs puis, après qu’ils en eurent marre de ressasser leur frustrations, ils ont commencèrent à s'organiser politiquement et à exiger une reconnaissance égale, enclenchant un processus impossible à arrêter puisque à chaque concession accordée par la Belgique les Flamands en réclament une nouvelle. En fait toute l'identité politique des Flamands reposent là-dessus, sur l'exigence d'être reconnu pour ses spécificités et c'est pour ça que les revendications autonomistes ne sont et ne seront jamais satisfaites par la Belgique : parce que la communauté politique flamande n'existe qu'en tant qu'elle est tendue vers la reconnaissance de ses spécificités et que cesser d’exiger la reconnaissance de ses spécificités signerait sa dissolution.

 

L'Etat belge risque de payer de son existence le choix initial du centralisme et de la francisation. D'autant plus que la fédéralisation du pays dans le cadre des communautés n'a fait qu'empirer les choses en faisant coïncider les autonomies politiques avec les communautés culturelles. Sans doute la création des communautés et des régions était-elle inévitable politiquement mais force est de constater que cette politique est un échec, si son objectif était de conforter l'unité belge en calmant les Flamands par l'octroi d'une autonomie substantielle. A mon humble avis, le seul moyen d'arracher la Belgique à la perspective de sa dissolution aurait été de construire un Etat fédéral à base provincial et non « régionale-communautaire », de sorte que les Flamands auraient bénéficié d'une large autonomie culturelle et politique mais dans le cadre de plusieurs Etats fédérés, séparant ainsi l’activité politique des nouveaux Etats et de leurs citoyens de la vie culturelle de la communauté flamande. En effet si chacune des 5 provinces flamandes avaient son propre ministère de l’enseignement on peut imaginer qu’il se constituerait au fil du temps des différenciations entre les pratiques culturelles éducatives de ces provinces, ce qui tendrait, peut-être, à distendre le lien entre identités politique et culturelle : les Flamands seraient toujours flamands mais politiquement ils divergeraient probablement selon qu’ils seraient limbourgeois ou brabançons ; la perception de la réalité économique serait également différente puisque les citoyens flamands des différentes provinces constateraient inévitablement des divergences de croissance ou de prospérité au lieu d’adopter une vision unitaire flamande. Ces considérations sont évidemment sans intérêt puisque les jeux sont faits et, probablement, ne pouvaient être faits différemment mais je crois que l’exemple belge montre bien l’importance qu’il y a à distinguer appartenance à une communauté politique et identité culturelle dans un Etat multinational.

 

En Bosnie comme en Irak le choix opéré par les Etats-Unis a consisté à autoriser la création d’Etats fédérés à base ethnique, sur le modèle belge, modèle instable mais qui tient le coup parce que la Belgique est un pays riche et que les gens y ont le ventre plein. Cependant, les Bosniens comme les Irakiens vivent dans la pauvreté et la misère, lesquelles exaltent les hostilités et inclinent à une violence attisée par la pénurie structurelle : quand il n’y a pas de place pour tout le monde, quand ils vivent persuadés qu’il n’y a plus de place pour tout le monde les hommes replets discriminent et abrutissent le surplus humain à coup d’exclusion du marché du travail et d’aides sociales, les hommes au ventre vide persécutent et exploitent voire exterminent. Ce que la Belgique peut s’offrir la Bosnie et l’Irak ne le peuvent, à moins de demeurer sous tutelle internationale jusqu’à la fin des temps, ce qui suppose que les puissances et les organisations internationales soient prêtes à accepter le maintien de ces tutelles coûteuses et périlleuses : perspectives douteuses. J’ai lu (peut-être que j’ai rêvé l’avoir lu) un article je ne sais plus où qui relatait l’opposition d’un officiel américain (je crois me souvenir qu’il s’agissait de James Baker) à la création de la Région autonome kurde, considérant celle-ci trop lourde de menaces, menaces internes à l’Irak avec la tentation très forte pour les Kurdes de constituer une Région rassemblant tous les territoires kurdes quitte à en nettoyer les zones de peuplement arabe ou turkmène, menaces externes avec le risque d’intervention turque voire iranienne, la Turquie comme l’Iran abrite une importante minorité kurde, en fait la majeure partie du peuple kurde, pouvant être tentées de tuer dans l’œuf tout risque d’accession à l’indépendance d’un Etat kurde susceptible de donner de mauvaises idées à leurs propres minorités. Quant à la Bosnie, elle n’est guère plus qu’une coquille vide, les populations croates, serbes et bosniaques vivant séparées : comme on pouvait s’y attendre la Republika Srpska que les accords de Dayton ont instituée sur les territoires que les milices serbes avaient conquises avant d’en chasser et quelquefois d'en massacrer la population bosniaque, cette république serbe établie sur le martyre bosniaque n’a quasiment rien fait pour faciliter le retour des expulsés, lesquels préfèrent vivre dans les cantons bosniaques, ce qui fait que le nettoyage ethnique opéré par les milices nationalistes grand-serbes est aujourd’hui devenu une réalité objective qui a peu de chances d’évoluer. Créer cette Republika, c’était se condamner à l’échec, le seul moyen de limiter les dégâts aurait été de scinder les territoires serbes en plusieurs entités comme cela s’est fait dans le reste de la Bosnie qui a été découpée en 10 cantons qui pour certains sont toujours multiethniques « associant » les populations bosniaques et croates : certes à l’intérieur de ces cantons les deux peuples vivent dans des quartiers voire des communes distinctes et n’ont souvent que peu de rapport sociaux mais ils vivent toujours à proximité les uns des autres ce qui laisse ouvert la perspective à long terme d’une réconciliation nationale ; alors que dans un territoire unitaire ethniquement pur l’issue logique est la scission, d’ailleurs, récemment, Milorad Dodik, ancien premier ministre de la Republika Srpska aujourd’hui représentant des Serbes à la présidence collégiale de la Bosnie-Herzégovine (la présidence bosnienne est composée de trois présidents élus l’un par la communauté bosniaque, le deuxième par les Croates et le troisième par les Serbes), qui n’est pas un extrémiste, a évoqué l’idée de l’organisation d’un référendum de rattachement à la République serbe si le Kosovo était reconnu internationalement comme un Etat indépendant.

 

Dans un Etat multiethnique, toujours séparer drastiquement les identités culturelles des communautés politiques, toujours, disons, autant que faire se peut…  

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